Journal AHIMSA, printemps 2007 - Joan Dunayer est l'auteure de deux livres sur la libération des animaux: Speciesm et Animal Equality: Language and Liberation. Elle est graduée de l’Université de Pirnceton en littérature anglaise et en psychologie. Dans cette entrevue, elle décrit son expérience passée en tant que vivisectrice et comment elle voit le mouvuement pour la libération des animaux.
Afin d’établir une relation nouvelle et complètement différente avec les animaux non humains, que suggérez-vous dans votre ouvrage Animal Equality?
Pour mettre un terme à l’exploitation que font les humains des autres animaux, nous devons persuader le plus de gens possible que la vivisection, la pêche sportive, la captivité et l’abattage pratiquées dans l’industrie alimentaire ainsi que d’autres formes d’abus spécistes sont immorales – qu’elles constituent en fait des atrocités. Cela dit, nous ne pourrons y arriver sans changer radicalement la façon dont nous parlons de l’oppression et du meurtre de créatures non humaines.
Quand nous empruntons le vocabulaire des abuseurs en faisant notamment référence à la vivisection comme étant de la «recherche biomédicale» ou à l’esclavage et à l’abattage pratiqués dans l’industrie alimentaire comme étant de l’«élevage», nous minons nos efforts. En utilisant les termes vivisection et recherche biomédicale de manière interchangeable, nous faisons fi des victimes de la vivisection et parlons de souffrance et de mort comme s’il s’agissait de vie (bio) et de guérison (médicale). Dans la plupart des cas, la vivisection n’est pas pratiquée à des fins médicales. Par ailleurs, la recherche biomédicale fait appel à de nombreuses méthodes de recherche inoffensives, comme l’étude des tendances d’une maladie au sein de populations humaines, l’utilisation de cultures de cellules et de tissus, ainsi que les études cliniques menées chez des sujets humains et non humains. Lorsque nous parlons de vivisection, nous sommes plus précis. Dans les dictionnaires, on définit la vivisection comme étant une opération pratiquée à titre d'expérience sur des animaux vivants. C’est bien à cela que nous nous opposons, et non à la recherche biomédicale. Les personnes qui pratiquent la vivisection détestent ce terme, car il évoque la cruauté, et qu’il fait naître dans l’esprit du grand public des images répugnantes. Voilà autant de raisons de l’employer. Lorsque nous parlons de recherche biomédicale, de science ou même de recherche animale au lieu de parler carrément de vivisection, nous nous trouvons à appuyer les personnes qui la pratiquent en omettant toute référence à la souffrance ou à l’immoralité. Certains défenseurs des droits des animaux ont dit qu’ils évitaient le terme vivisection, parce qu’ils ne veulent pas se faire accuser d’être biaisés ou de tenir des propos incendiaires. Or, nous devrions plutôt être fiers de montrer notre profonde opposition à une pratique aussi cruelle et injuste que la vivisection. Si le terme vivisection en est venu à choquer (parce qu’on le censure si souvent), qu’il en soit ainsi. La vivisection est une pratique odieuse. Je ne crois pas qu’il faille minimiser l’indignation qu’elle suscite en nous ni notre profond engagement à vouloir l’abolir. Sinon, nous allons à l’encontre du but recherché. J’irai même plus loin: je crois qu’on trahit ainsi les victimes. Nous devons dénoncer la victimisation des espèces non humaines de la même façon que nous dénonçons celle des enfants, c’est-à-dire sans ambages et en termes négatifs empreints de protestation. Nombreuses sont les personnes qui s’empressent de condamner la victimisation des êtres humains en affirmant qu’il s’agit d’un acte répréhensible et répugnant, mais qui considèrent que c’est faire preuve de sensationnalisme ou de se montrer trop émotifs lorsqu’on décrit en termes moralistes les atrocités qu’on fait subir à des êtres non humains. Elles préfèrent user de vocables scientifiques, culinaires ou d’autres termes non moralistes pour parler de l’exploitation et du meurtre des espèces non humaines.
Au nombre des vivisecteurs, mentionnons les Nazis qui se servaient de termes liés à l’expérimentation pour parler de la vivisection tant humaine que non humaine. Les propriétaires d’esclave, quant à eux, empruntaient le langage économique de «l’agriculture animale» pour décrire l’esclavage non humain et humain. La plupart des gens sont outrés par de tels abus de langage, mais uniquement lorsqu’ils visent des victimes humaines. Or, on doit s’en offenser tout autant quand les victimes ne sont pas humaines. La cruauté, l’injustice et les autres questions morales méritent d’être décrites en termes moralistes, peu importe de quelle espèce les victimes sont issues. Aborder la vivisection en s’appropriant la langue aseptisée de l’expérimentation, c’est lui accorder le statut que les abuseurs désirent: une activité qui échappe à toute considération morale.
Les poulets, les porcs et les autres animaux gardés en captivité au profit de l’industrie alimentaire sont de véritables esclaves. On les asservit comme des biens. Or, peu de gens abordent le sujet de l’esclavage non humain. En fait, même les défenseurs des droits des animaux emploient les termes «agriculture» ou «élevage» pour parler de l’esclavage des poulets ou des porcs. Ce faisant, ils ramènent les animaux au rang des végétaux. Il ne faut pas «mélanger» la chèvre et le chou… Les animaux sont des êtres pensants, dotés de sentiments. Quand on songe à l’agriculture, la première image qui nous vient à l’esprit est souvent celle d’une ferme traditionnelle. De nos jours, bien peu de bêtes esclaves sont élevées dans des fermes. On les entasse plutôt dans des enclos boueux ou on les emprisonne dans des bâtiments. Bien avant la mécanisation de l’industrie alimentaire, l’agriculture, pour décrire l’esclavage et le meurtre des animaux non humains, était un euphémisme trompeur. Aussi primitif soit-il, l’élevage d’animaux destinés à l’abattage ne suppose pas nécessairement la culture de récoltes; il implique la consommation, par des êtres captifs non humains, de plantes cultivées ou sauvages. Fait plus important encore, les termes «agriculture» et «élevage» semblent inoffensifs. Ils ne tiennent pas compte de la victimisation. Voici la question que je pose aux spécistes: Parleriez-vous de la même façon si les victimes étaient humaines? Si ce n’est pas le cas, les termes que vous employez tiennent du spécisme et de l’euphémisme. Ainsi, dirions-nous que les humains emprisonnés et abattus pour leur chair ont été «élevés»? Sûrement pas. Par conséquent, nous ne devrions pas dire que les autres animaux ont été «élevés» dans une ferme.
Nous devons également éviter d’employer des oxymorons tels «abattage sans cruauté» et «bien-être des animaux d’élevage». L’abattage pratiqué par l’industrie alimentaire se résume à la mise à mort inutile d’êtres innocents. Même si l’abattage venait (miraculeusement) à se faire sans terreur ni douleur, il ne serait pas pour autant dépourvu de cruauté. Dans le même ordre d’idée, les animaux qu’on traite comme des esclaves et qu’on tue pour leur viande, leur lait ou leurs œufs ne sont certes pas bien traités. Même dans les meilleures conditions qui soient, il n’en demeure pas moins que ces bêtes sont gardées en captivité et qu’on les prive de leur milieu naturel et de la présence de leurs congénères. Notre vocabulaire ne doit jamais laisser sous-entendre que des situations foncièrement injustes sont moralement acceptables – «sans cruauté» ou compatibles avec le «bien-être» des victimes.
Chaque fois qu’on m’oppose l’argument que les êtres humains appartiennent à l’espèce supérieure qui, notamment, «domine la Terre et les animaux», je réponds que si nous faisons partie de cette espèce soi-disant «supérieure», pourquoi donc ne protégeons-nous pas ceux dont nous avons la responsabilité? N’est-ce pas là le rôle d’un gardien?
L’«argument» de la domination n’en est pas un en fait, parce qu’il exprime simplement deux opinions, soit celle que les humains sont supérieurs aux autres espèces et qu’ils ont, à ce titre, le droit d’exercer leur domination. L’expression d’une opinion ne saurait constituer un argument. Les véritables arguments s’appuient sur des preuves et la raison. Les auteurs de la Bible sont des humains; il n’est donc pas étonnant qu’ils glorifient les êtres humains en déclarant qu’ils ont préséance sur les autres animaux. (En fait, bien qu’on trouve le terme «domination» dans la Bible du roi Jacques, le sens du terme d’origine en hébreu se rapproche davantage de celui d’«intendance» qui, s’il véhicule une image plus pacifiste et protectrice, n’en demeure pas moins teinté de paternalisme et d’arrogance.) La Bible est truffée d’exemples de discrimination fondée sur l’espèce, le sexe et la race. Certains passages vont même jusqu’à sanctionner l’esclavage des êtres humains. Le simple fait de dire que les humains ont le droit de dominer les autres animaux – ou que John Smith avait le droit de dominer les autres êtres humains – ne saurait légitimer la situation.
Je tiens à souligner tout particulièrement aux «dominateurs» que la capacité d’un animal à raisonner de façon abstraite, à se servir d’outils et à accomplir d’autres tâches typiquement dévolues aux êtres humains n’est pas pertinente, du point de vue moral, au débat concernant les droits fondamentaux. Les sociétés démocratiques protègent tous les animaux humains, peu importe leur niveau d’intelligence. Les droits ne sont pas conférés en fonction du QI, et c’est très bien ainsi. Tout être sensible – c’est-à-dire toute créature dotée d’un système nerveux – a besoin d’être protégé et mérite de l’être. La capacité décisive sur le plan moral est la capacité de ressentir, c’est-à-dire la sensibilité. Devant leur besoin de protection et leur droit à la justice, tous les animaux sont égaux. Voilà ce que j’entends par «égalité animale».
Quels sont, selon vous, les problèmes que pose le spécisme à la source?
Parce que les animaux non humains sont dépourvus de tout pouvoir politique et diffèrent généralement plus des humains que les humains diffèrent les uns des autres, il sera plus difficile de vaincre le spécisme que le sexisme ou le racisme. Les humains auront toujours des tendances spécistes; par conséquent, les lois se doivent de protéger les animaux non humains du spécisme. Or, la loi s’exprime par le langage. Actuellement, en vertu de la loi, les animaux non humains appartiennent aux humains, alors qu’ils devraient plutôt être définis comme des personnes et se voir conférer leurs propres droits. Partout dans le monde, les lois «animales» qui sont censées protéger ouvertement les espèces non humaines contribuent en grande partie à leur abus, parce qu’elles sont appliquées dans un contexte d’esclavage. Les lois «animales» sont les lois de l’esclavage. À l’instar des anciennes lois américaines qui légitimaient l’esclavage des Noirs, les lois «animales» doivent être abolies. Le même ensemble de lois qui protègent les êtres humains doivent protéger les êtres non humains, en leur conférant tous les droits qui sont pour l’heure réservés aux humains. Cela dit, les législateurs n’iront pas de l’avant tant que nous ne serons pas parvenus à persuader l’opinion publique qu’il est moralement inadmissible d’infliger des souffrances inutiles aux animaux non humains.
Nous devons sans cesse insister sur le fait que les humains n’ont pas à exploiter, à blesser ni à tuer des animaux non humains–et n’ont pas moralement le droit d’agir ainsi non plus–sauf dans des situations vraiment exceptionnelles (p.ex., en cas de légitime défense contre un non-humain). Nous n’avons pas à visiter les prisons aquatiques ou les jardins zoologiques. Rien ni personne ne nous oblige non plus à porter du cuir de vache, de la laine de mouton ou des manteaux ornés de fourrure de renard. À moins d’en être réduits à la famine autrement, nous n’avons pas à consommer de viande, d’œufs ou de lait de vache. Mais pour convaincre les gens que l’exploitation des animaux non humains est tout autant inutile qu’inadmissible, nous devons également changer la façon dont nous parlons de cette exploitation. En tant qu’humains, nous avons le monopole de la parole, et notre langage véhicule nos préjugés. Les spécistes ont la tâche plus facile que les racistes ou les sexistes. Leurs victimes ne peuvent parler pour se défendre. En notre qualité de défenseurs des droits des animaux, nous devons faire plus qu’exprimer notre préoccupation à l’égard du sort des animaux non humains. Nous devons parler haut et fort à leur place. Jamais le cerf blessé ne se décrirait lui-même comme étant du «gibier», pas plus que le rat victime de vivisection n’emploierait le terme «recherche biomédicale» pour parler de cette pratique, tout comme la truie emprisonnée ne dirait jamais qu’elle est «élevée».
L’ex-vivisecteur Don Barnes a parlé du concept de la «cécité éthique conditionnée», concept que vous élevez un cran plus haut dans votre livre. N’iriez-vous pas jusqu’à dire que cet état procède fondamentalement d’un endoctrinement et du fait qu’il soit si répandu dans notre société?
Tout à fait. En ce qui a trait à l’égalité animale, mes instincts en tant qu’enfant me dictaient d’être sensible à la souffrance non humaine et de reconnaître que les individus non humains étaient importants et qu’ils méritaient amour et respect. Or, quand je suis entrée à l’université en psychologie, j’étais disposée à utiliser des rats dans le cadre d’expériences. La société m’a conditionnée à accepter l’exploitation et le meurtre systématiques d’animaux non humains. On m’a élevée comme une mangeuse de chair et, comme la plupart des enfants, j’ai fréquenté les prisons aquatiques et les jardins zoologiques. La société continuait de me dire, par tous les moyens, qu’il n’y avait rien de mal à exploiter et à tuer d’autres animaux. Une grande partie de cet endoctrinement est tributaire du langage que nous employons. Si mes parents m’avaient parlé de «chair du petit d’une vache» plutôt que de «veau» et de «viande de cochon» plutôt que de «bacon», j’aurais reçu un message différent à propos du caractère moral ou immoral de la consommation des restes de veaux et de porcs. Il n’y a rien d’absurde à vouloir aimer et respecter tous les êtres vivants. Or, j’entends constamment des choses tellement irrespectueuses à propos des non-humains. Qui se soucie du fait que, bon an, mal an, des millions de souris et de rats soient victimes de vivisection? Ce ne sont «que des rongeurs». Qu’est-ce que ça peut bien faire que des milliards de poulets vivent dans des conditions lamentables jusqu’à ce qu’ils meurent de douleur et d’effroi? Ce ne sont «que des poulets».
Les défenseurs des droits des animaux font appel au même langage, alors que leur message se veut empreint de respect. Par exemple, on pouvait lire dans un article protestant contre la cruauté envers les homards que «même les homards ressentent la douleur». Le terme à portée hiérarchique «même» vient miner la protestation de l’auteur en laissant entendre que les homards sont en quelque sorte des êtres inférieurs dont la sensibilité peut être mise en doute. L’emploi d’un terme égalitaire tel que «aussi» aurait permis d’éviter le ton spéciste: «Les homards aussi ressentent la douleur»
Parlez-nous de l’époque où vous pratiquiez la vivisection.
Alors que j’étudiais en psychologie, j’ai utilisé 10 rats pour des expériences. Je n’avais jamais eu de rats comme compagnons non humains et n’avais jamais pratiqué la vivisection ni assisté à ce type d’intervention auparavant. Par conséquent, lorsqu’on m’a acheté 10 rats, je les ai considérés comme des «rats de laboratoire». Or, j’ai ressenti un malaise dès qu’on m’a mise en contact avec eux. J’ai tout de suite remarqué qu’ils étaient effrayés. Mes expériences n’étaient pas douloureuses, mais reposaient notamment sur la privation.
Les rats sont des êtres naturellement sociables, enjoués et curieux. Ils mangent une grande variété d’aliments. Confinés individuellement dans de petites cages de métal, «mes rats» ont été soumis à l’isolation, à l’inactivité et à un milieu statistique. On leur donnait accès 2 heures par jour à un type de nourriture sèche, toujours le même. Peu à peu, je me suis mise à considérer les rats comme des individus ayant leurs propres désirs et leurs propres besoins. Chacun d’eux avait une apparence, une intelligence et une personnalité propres. Et, bien qu’ils vivaient dans des conditions difficiles et stressantes, ils se montraient tous gentils. Peu de temps après, je leur ai procuré de plus grandes cages. Puis, j’ai placé un jouet à mâchouiller dans chacune d’elles. J’y ai ensuite laissé de la nourriture 24 heures sur 24. Rien ne pouvait cependant rétablir la situation.
Entre-temps, j’ai été mise au fait de la cruauté avec laquelle les autres vivisecteurs traitaient les rats mis à leur disposition. J’ai entendu crier des rats qui se faisaient percer les oreilles aux fins d’identification. Je les ai vus se faire enfermer, tenus par la queue, dans des boîtes de métal qui auraient pu leur servir de cercueil. Ils étaient confinés dans ces boîtes 23 heures sur 24, incapables de regarder à l’extérieur. Afin qu’ils puissent partir en quête de nourriture, certains rats étaient gardés dans un état de mi-famine. D’autres recevaient des chocs électriques. D’autres encore subissaient des lésions douloureuses, comme la perforation de l’estomac. Je me suis mise assez rapidement à considérer chacun de ces rats comme un individu, comme une personne qui aurait pu être un des 10 rats que j’avais appris à connaître et à aimer. Je me suis rendu compte que la vivisection, sous toutes ses formes, était inacceptable. J’ai donc adopté mes 10 amis rats, fait une croix sur la vivisection, et me suis portée à la défense des droits des animaux.
Vous mentionnez dans votre ouvrage que les non-humains peuvent souffrir plus intensément que les humains lorsqu’ils sont placés dans des situations semblables, du fait que les victimes non humaines d’abus perpétrés par des humains auxquels ils ne peuvent échapper ne sont pas en mesure de comprendre ce qui leur arrive, d’influer sur leur état, ni d’imaginer quand leurs souffrances prendront fin --- ce qui peut considérablement empirer les choses.
Dans le cas des humains, la faculté de comprendre notre destinée ou d’exercer un certain contrôle sur elle rend l’adversité plus supportable. Par ailleurs, les êtres humains sont passés maîtres dans l’art de rationaliser: «C’est la volonté de Dieu» ou «Mes souffrances seront récompensées». Un faucon emprisonné dans un zoo, une souris torturée sur une planche de vivisection ou une pieuvre confinée dans un petit bassin ne peut se consoler ainsi. Or, les spécistes continuent de prétendre que les non-humains souffrent moins que les humains dans des circonstances similaires. De manière analogue, les racistes soutenaient que les personnes de couleur souffraient moins des blessures et de la privation que les Blancs.
Les opposants aux droits des animaux adorent se demander: «Mais où doit-on s’arrêter?». Selon moi, voilà une question à laquelle on peut aisément répondre. La différence, je crois, réside dans le fait d’être pourvu ou dépourvu de système nerveux. On ne pourra jamais savoir avec précision dans quelle mesure un être humain ou non humain souffre, mais il est raisonnable et équitable de présumer que toute créature dotée d’un système nerveux peut souffrir. Si le système nerveux ne conférait pas de sensibilité, pourquoi diable en aurions-nous un? Comme les plantes n’ont pas de système nerveux, elles n’ont pas à recevoir de considération morale, alors que tout être doté d’un système nerveux a droit à une considération morale et, à mon sens, à une considération égalitaire.
L’écrivain Jeffrey Masson a dit que les «scientifiques» l’accusaient constamment d’anthropomorphisme. Selon vous, est-il sage de jouer la carte de l’« anthropomorphisme» alors que les agresseurs cherchent constamment à justifier leurs actes répréhensibles?
Je suis heureuse de constater que vous parlez des «scientifiques» entre guillemets. Jeffrey Masson et d’autres personnes qui considèrent les animaux non humains comme des êtres dotés de raison et de sensibilité se font injustement accuser d’anthropomorphisme par des gens obéissant à leurs propres intérêts spécistes et non scientifiques.
L’anthropomorphisme, employé dans le vrai sens du terme, définit l’attribution erronée aux êtres et aux choses de caractéristiques exclusivement humaines. De croire que les perroquets, les iguanes et les hamsters ont des pensées, des sentiments et une personnalité ne relève pas d’un discours anthropomorphique. En revanche, on sombre dans l’anthropomorphisme si on croit qu’ils doivent porter des chaussures, fréquenter l’université ou avoir les pensées, les sentiments et la personnalité d’un être humain ou aucune personnalité du tout. Qu’ils soient humains ou non humains, tous les animaux sont parents. Les pensées et les sentiments sont des capacités animales et non seulement humaines. Si on prête une pensée ou un sentiment en particulier à un sujet humain ou non humain, nous pouvons faire erreur.
Ceci dit, nous parvenons couramment à interpréter le langage corporel des êtres non humains et humains. Ajoutons également qu’il y a un monde entre ne pas pouvoir affirmer avec certitude ce qu’une personne ressent et nier qu’elle ressent quelque chose.
Les spécistes tiennent à préserver une ligne de partage bien précise entre les humains et les autres animaux. Aussi résistent-ils à employer le même vocabulaire quand ils parlent d’une espèce ou de l’autre. Ils disent des humains qu’ils «s’aiment» et des animaux non humains qu’ils «s’accouplent», que les humains font preuve d’intelligence alors que les non-humains n’obéissent qu’à leur «instinct» et ainsi de suite. Ces vocabulaires distincts entretiennent une fausse dichotomie. Plus la distance psychologique apparente est grande entre les animaux humains et non humains, plus la présomption humaine de la supériorité et de l’unicité des espèces est préservée. Cette présomption se veut une excuse pour l’exploitation. Il va sans dire que cette excuse ne tient pas la route, d’un point de vue logique, puisque les lois protègent tous les animaux humains, quelles que soient leurs facultés intellectuelles ou émotives.
Que voulez-vous dire par: «en s’accolant une étiquette flatteuse, l’être humain s’exonère de ses mauvaises actions»?
Quand je pratiquais la vivisection, je me considérais comme une «chercheuse» et une «scientifique» plutôt que comme une personne abusive ou une vivisectrice. Grâce à mes étiquettes flatteuses de chercheuse et de scientifique, je me sentais bien, même si je me livrais à la cruauté et à l’injustice. De même, les personnes qui consomment de la viande, qui fréquentent les cirques où des animaux non humains sont traités en véritables esclaves et qui participent d’une manière ou d’une autre à l’abus et au massacre d’animaux non humains se réclament tout de même d’être des «amants des animaux» parce qu’il se trouve qu’ils aiment bien leur chien ou leur chat. Ces personnes ne méritent pas qu’on les qualifie d’amants des animaux, parce que, en fait, ils n’ont d’amour ou de compassion que pour très peu d’animaux non humains. Les humains se servent du langage pour se flatter et nier leur culpabilité. Se targuant de «bonté humaine», notre espèce traite les non-humains (et souvent les humains) avec une injustice et une cruauté extrêmes.
Quand et comment mettra-t-on un terme à la vivisection?
La vivisection prendra fin quand un nombre suffisant de personnes reconnaîtra que cette pratique est moralement inadmissible. Je suis d’avis que la vivisection est une méthode particulièrement inefficace et non scientifique d’explorer de nouvelles avenues en matière de santé humaine. Par exemple, 80 % des médicaments ne se rendent pas à l’étape des essais cliniques au terme des tests menés chez les animaux non humains. Les médicaments se révèlent inefficaces ou nuisibles chez l’être humain. Selon un important corpus de preuves, la sensibilisation du public à l’égard de la prévention de la maladie, un accès accru aux traitements médicaux et la recherche clinique inoffensive constituent les moyens les plus rentables d’améliorer la santé humaine. Cela dit, l’argument le plus convaincant contre la vivisection demeure celui des droits des animaux. En fait, je désapprouve qu’on s’oppose à la vivisection en se fondant principalement sur la non-validité scientifique et le piètre rapport coût-efficacité de cette pratique – parce qu’on laisse ainsi entendre que si la vivisection était valable et rentable du point de vue scientifique, elle serait moralement acceptable. Par définition, la vivisection entraîne la souffrance d’êtres innocents. Dans la majorité des cas, ces êtres sont confinés dans des espaces restreints. La vivisection inflige de la douleur, des lésions physiques et un état d’extrême privation. Habituellement, elle aboutit à la mort du sujet.
Nous n’avons pas le droit de faire de la recherche en blessant les autres. Comme George Bernard Shaw le faisait d’ailleurs remarquer, la loi restreint la quête de connaissances aux méthodes qui n’enfreignent pas les droits humains, même si la vivisection d’êtres humains serait beaucoup plus valable d’un point de vue scientifique (et beaucoup plus profitable) que la vivisection d’êtres non humains. Quelles que soient leurs facultés intellectuelles, les humains sont épargnés de la vivisection, parce que nous considérons qu’il est immoral et dégoûtant d’infliger des souffrances ou la mort à d’innocentes victimes humaines. Or, les non-humains méritent pareille justice. La vivisection est inadmissible, parce qu’elle est injuste. Notre position à l’égard de la vivisection, et de toute autre forme d’abus spéciste, se doit d’être moraliste et catégoriquement abolitionniste. De même, le langage que nous utilisons doit s’harmoniser avec la position que nous défendons.
Traduit de l’anglais par Marie-Josée Blackburn- Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux - Source: The Abolitionist
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