
Un jour l’écrivain russe Leon Tolstoï (1828-1910) est à table avec ses nombreux enfants, sa femme Sophie ainsi que des invités. Sa tante s’approche pour dîner. La vieille dame trouve sur sa chaise un poulet vivant et un couteau. Devant son étonnement Tolstoï lui fait remarquer, non sans humour : «Nous savions que vous vouliez manger du poulet mais personne n’a oser le tuer.»
Tolstoï avait raison. Le refus de la chair animale serait bien plus répandu si tous les humains devaient tuer de leur propres mains leur morceau de poulet ou de boeuf. Égorger un animal en le regardant dans les yeux,le découper, tremper ses doigts dans son sang, toujours de sales besognes que beaucoup d’adeptes de la viande préfèrent oublier. Comme si les poulets et les cochons entraient dans les abattoirs en dansant et en chantant, dans la joie et la gratitude. De la la viande heureuse ça n'existe tout simplement pas!
Tolstoï voyait dans la brutalité envers les animaux un facteur pouvant endurcir le coeur des bouchers mais aussi des soldats. Et assez curieusement on retrouve cette idée de violence inter-espèces dans le droit anglais qui, dans le passé, ne permettait pas aux bouchers d’être jurés lors de procès: «Pour mener à bien leur travail ils ont dû parvenir à une accoutumance et à un endurcissement tels que les cris et les souffrances physiques leur deviennent chose familière.»(Bernard Mandeville).
Les massacres perpétrés par les bouchers ou les soldats s’inscrivent dans la même violence, la même interdépendance. «Tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille »,disait Tolstoï le chrétien anarchiste, pour qui le premier commandement biblique tu ne tueras point devait s’adresser à tous les êtres vivants, sans exception.
Dans la préface de l’édition russe d’un livre d’Howard Williams The Ethics of Diet publié en 1892, Tolstoi s’explique sur son refus du «régime du sang » . Il relate une conversation qu’il eu avec un boucher, ancien soldat. Ce dernier, après quelques hésitations, avoue qu’en effet c’est terrible de tuer des animaux, « tout spécialement quand le bétail est silencieux et docile. Ils viennent vers vous, les pauvres choses, vous faisant confiance. C’est pitoyable. » Puis Tolstoï raconte qu’en revenant de Moscou à pied, on lui a offert de monter dans une charrette à côté d’un homme robuste et saoul. En entrant dans un village, les deux virent soudain un «cochon bien nourri, nu et rose qui était amené pour être abattu. Il criait avec une voix terrible, ressemblant au cri perçant d’un homme. Juste pendant que nous passions, ils ont commencé à le tuer. Un homme a entaillé sa gorge avec un couteau. Le cochon cria encore plus fort et se sauva des hommes, courant plein de sang. Étant un peu loin, je n’ai pu voir tous les détails. J’ai seulement vu la peau rose du cochon ressemblant à celui d’un humain et entendu ses cris désespérés: mais mon voisin avait vu tous les détails et observé attentivement. Ils rattrapèrent le cochon, l’assommèrent et lui coupèrent la gorge. Quand ses cris cessèrent, mon voisin me dit: Est-ce que les hommes ne doivent pas répondre pour de telles choses?».
Tolstoï fut végétarien pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Dans une lettre écrite à l’automne 1910 à Gandhi, Tolstoi explique sa vision de son pacifisme envers les humains mais aussi les animaux : «Vous n’êtes pas libres parce que vous ne vous libérez pas ... Il n’y a qu’une solution, celle de la reconnaissance de la loi d’amour et du refus de toute violence"»
Et cette solution non-violente passe par notre refus de mettre de la souffrance dans notre assiette, de faire la paix avec les animaux.