Un livre peut nous marquer profondément, changer notre vie, notre relation au monde. Surtout s'il est découvert très jeune. Autobiographie d’un yogi de Paramahansa Yogananda (1893-1952), lu à l’âge de 15 ans, est un de ceux-là. Ce grand classique de la littérature spirituelle raconte les aventures initiatiques d’un yogi de l’Inde venu enseigner aux Etats-Unis dans les années 20. Végétarien convaincu, Yogananda n’hésitait pas à déclarer aux américains carnivores: «La viande, qui retient les vibrations de douleur, de peur et de colère de l’animal tué, est un irritant psychologique et de plus il dérange l’équilibre de l’esprit.» En 1927 il fut le premier swami indien à être reçu à la Maison Blanche. Le Washington Post donna un compte-rendu de sa visite en publiant le menu végétarien que Yogananda conseillait au président Coolidge afin qu’il puisse, avec sagesse, gouverner le pays. Le matin du jus d’orange, des noix moulus et des muffins de blé. Le midi des salades de fruits et des légumes crus. Le soir des légumes cuits, du riz, un pain de noix et du pudding aux dattes.
On retrouve beaucoup de célébrités autour de Yogananda : l'actrice Greta Garbo, l’horticulteur Luther Burbank, la cantatrice Amelita Galli-Curci, l’inventeur de la caméra Kodak, George Eastman et le comte Ilya Tolstoi, fils de Leon Tolstoi. Elvis Presley, dans les années 60, développa un sincère intérêt pour les enseignements de Yogananda. Pendant douze ans il se lia d'amitié avec celle qui lui succéda au centre de Los Angeles, Daya Mata. Elvis l’appelait «mother» car elle lui faisait penser à sa défunte mère bien-aimée. Quant à George Harrison des Beatles, il distribuait à ses amis Autobiographie d’un yogi en leur affirmant que ce livre avait été le déclic dans sa recherche spirituelle et ses voyages indiens. Sur la pochette de Sergeant Peppers Lonely Heart Club Band, on peut reconnaître la silouette ronde et les longs cheveux noirs de Yogananda.
Yogananda a été un de mes guides dans ma prise de conscience sur la violence faite aux animaux, sur l'horreur de la viande. Mais surtout sur cette idée fondamentale qu'il faut commencer par se transformer soi-même de l’intérieur, si nous voulons que l’extérieur se transforme aussi.
Depuis mon adolescence je rêvais d’aller à Puri, à l’endroit même où Yogananda avait vécu en tant que jeune disciple de son maître Yukteswar. Je me suis donc un jour retrouvée sous la lumière dorée de cette station balnéaire non loin de Calcutta. Dans le jardin tropical de l’ashram, du tulasi - basilic rouge considéré comme sacré et dédié à Krishna - poussait aussi grand que des arbres. Yukteswar avait été enterré dans une structure sobre et dénudée, seulement décoré d’un lingam de Shiva. Je touchais les pierres blanches de ce petit temple avec émotion.
Un swami du nom d’Hariharananda officiait dans les lieux, vieil homme barbu aux cheveux blancs, le ventre rebondi, une constante chez plusieurs yogis. En questionnant un disciple sur ce fait, ce dernier me répondit qu’il s’agissait là d’une accumulation de la «force de vie dans le centre du ventre.» Grande tentation de dire à la blague qu’il s’agissait peut-être d’une accumulation de prasadam (nourriture bénie puis distribuée aux disciples) mais ce genre d’humour ne fait pas beaucoup rire en Inde.
Un matin ce disciple de Yogananda nous reçu dans sa chambre. Pendant de longues heures ce fut un défilé incessant devant le yogi couché sur son lit. Des visiteurs lui apportaient des noix de coco, des bananes, des gâteaux, tout en se prosternant devant lui. Certains lui touchaient les pieds dans une pieuse soumission. Pour les remercier Hariharananda leur donnait de vigoureuses tapes dans le dos, sur le dessus du crâne. S’adressant directement à moi - peut-être parce que j'étais accompagnée de mon fils de onze ans - il me parla longuement de sa mère en me désignant sa photo sur le mur, très vieille dame au visage émacié, un rosaire de rudraska autour du cou. Ses yeux s’emplirent de larmes à l’évocation de ses souvenirs d’enfance près de sa maman.
Malgré son statut de moine, beaucoup d’énergie féminine tourbillonnait autour du swami. Deux jeunes femmes indiennes lui donnaient des massages, mettaient en purée sa nourriture car il n’avait plus beaucoup de dents. Il venait de subir une opération, sur une table près de son lit des dizaines de boîtes de médicaments s’empilaient. Cela heurta mes croyances de l’époque. Même le yoga et le végétarisme ne peuvent apporter de façon certaine la santé au corps physique, pas plus les yogis que les gourous n’échappent à la maladie? De nombreux guides spirituels même en étant végétariens avaient souffert de maladies graves, étaient morts du cancer, assumant ainsi, selon certains, le karma de leurs disciples. Je me rappelais ces mots de Yogananda: «Un corps malade n’indique pas plus que le guru n’a pu atteindre le contact divin qu’une santé de fer n’est le signe de l’illumination.» En d'autres mots, ne pas juger le karma des autres.
Au coucher du soleil quelques disciples se retrouvèrent dans une salle aménagée dans une bâtisse tout en long où des dizaines de photos de Yogananda ornaient les murs. Hariharananda assis sur une estrade, devant une immense représentation du signe OM, chantait des mantras en claquant des mains, nous invitant à répondre à choeur. Il donnait des exercices de respiration, de contrôle du souffle et des asanas à exécuter. Des vieilles femmes très souples, assises en tailleur par terre, touchaient le sol avec leur tête. Exercice à première vue simple mais plutôt acrobatique pour nous les Occidentaux à la colonne vertébrale plutôt raide pour ne pas dire bloquée. Le yogi se servait d’un carton sur lequel les chakras étaient dessinés. Puis il nous expliquait leur fonction, leur lien avec cette lumineuse déesse enroulée au creux des reins, la puissante Shakti qui fait voyager dans le cosmos intérieur et que tout yogi doit éveiller afin d’atteindre la libération.
Les yeux d’Hariharananda pétillaient de malice, de dévotion, à d’autres moments il élevait la voix, presqu’en colère contre son auditoire. Qui était-il vraiment, un maître réalisé? Que signifiait connaître l’illumination dans la réalité physique de tous les jours? Les tribulations à la recherche d’un gourou demeurent un thème récurrent dans le folklore et les légendes indiennes, mais dans cet âge du Kali-Yuga aux dérives sectaires si nombreuses, aux guerres de religions sanglantes, l’obéissance et la soumission totale du disciple sont-elles encore possibles et même souhaitables? Le guide ultime n’est-il pas avant tout notre âme?
Puis ce fut le silence, la méditation.
Quand tout fut terminé, en nous regardant profondément dans les yeux, le swami distribua à chacun d’entre nous une boulette de céréales et de fruits, très sucrée En la croquant je sentis un tourbillon d’énergie dans ma tête. Je fus contrainte de m’assoir car tout tournait autour de moi. Démonstration des pouvoirs psychiques d’un yogi, transmission d’énergie, fatigue tropicale ou simplement du sacré bon prasadam? Comme souvent dans la vie, le mystère resta entier.
