28-nov-2008
Entrevue avec Jules le Jain

Journal AHIMSA, printemps 2006
Propos recueillis par Marjolaine Jolicoeur

Comme son nom l'indique Jules le Jain, est un jeune français qui suit la voie de l'ahimsa et du jaïnisme. Végétarien depuis son enfance, il nous parle de ses séjours dans des familles jaïnas en Inde et comment il met en pratique, dans son quotidien d'occidental, les principes éthiques de l'ahimsa.

Vous êtes végétarien. Qu'est-ce qui vous a amené à cesser de manger de la viande, du poisson ?
- Je suis végétarien depuis l'âge de 5 ans, en tous cas, c'est à cet âge que j'ai décidé de le devenir en l'imposant à ma famille. De 5 à 7 ans, ma mère et ma grand-mère, qui ont toujours respecté ce choix m'ont néanmoins fait avaler des raviolis à la viande prétendant qu'il n'y avait que des légumes à l'intérieur. Elles étaient conditionnées par la civilisation occidentale qui préconise de donner de la viande à ses enfants pour qu'ils grandissent. À partir du moment où j'ai su lire, j'ai détaillé la composition de toutes les conserves et de tous les surgelés qu'on me proposait de manger. Depuis l'âge de 7 ans environ, je n'ai plus jamais mangé de viande et de poisson. Je fais également très attention à ne pas manger de bonbons contenant de la graisse animale, à ne pas prendre ces traitements homéopathiques contenant des produits animaux. Attention aussi à ne me soigner qu'avec des médicaments non testés sur les animaux. Je pense qu'être végétarien c'est beaucoup plus que de ne pas manger de viande, de poisson et de crustacés, c'est être vigilant à la composition de tout ce que l'on avale. J'irai même plus loin : être végétarien devrait aller de pair avec le fait de ne pas tuer pour se vêtir (cuir, fourrure, etc...). Être végétarien c'est bien plus que ne pas vouloir tuer pour se nourrir, c'est ne pas tuer tout court : pour se nourrir, pour se vêtir, pour se soigner, pour s'éviter la nuisance de certains insectes. Je vois le végétarisme comme une forme de conscience, de compassion envers tous les êtres vivants et non comme le principe restrictif de ne pas manger certains aliments.

Comme avez-vous découvert le jaïnisme?
- Mon histoire risque de paraître farfelu à certains. J'ai été tellement bègue quand j'étais petit que j'en étais devenu presque muet et je me suis volontairement coupé du monde, ne pouvant pas communiquer avec les autres. Je réfléchissais et mes réflexions, avec le recul, n'étaient pas celles d'un petit gamin de 5 ans. Je pense que je continuais un état méditatif que j'avais dû abandonner avant, dans une vie antérieure…Je pense que mon bégaiement et ce retrait du monde étaient liés à un besoin de finir une méditation commencée une vie plus tôt. En tous cas, à l'âge de 5 ans, j'ai réuni mes forces pour dire à ma famille que je ne voulais plus manger de viande ni de poisson. Je leur faisait un cirque infernal quand il s'agissait d'enfiler un blouson de cuir. J'ai continué mes réflexions jusqu'à l'âge de 12 ans où, du jour au lendemain, je n'ai plus bégayé. J'ai perdu la mémoire de toutes ces précieuses réflexions, je me suis ouvert au monde dans lequel je vivais, mais je gardais toujours en mémoire les principes de ma jeune enfance. C'était comme une deuxième naissance avec un vague souvenir de cette ancienne vie de 0 à 12 ans.
Jusqu'à l'âge de 26 ans, j'ai toujours respecté ce principe de ne pas tuer. Mes réflexions d'enfance ne me préoccupaient plus et je n'avais jamais cherché à savoir et à comprendre pourquoi j'avais été comme ça, et pourquoi ces principes m'étaient venus à l'esprit. J'avais eu l'occasion d'aller dans des pays asiatiques bouddhistes et, bien que l'iconographie bouddhiste m'attirait, le fait de voir tous ces       « bouddhistes » manger de la viande, du poisson et des insectes ne m'amena pas à penser que la clé de mon « passé » était dans la religion.
Et puis à 26 ans lors d'un reportage sur l'Inde, 2 minutes furent consacrées au jaïns. Et là, un grand frisson me parcourut en entier. Je reconnaissais sans savoir pourquoi toute cette iconographie propre aux jaïns. Les silhouettes des moines et des nonnes me semblaient très familières. J'ai compris tout de suite que je pouvais mettre un nom sur ce que je devais être : je devais être jaïn. Internet n'avait encore pas tout à fait explosé alors j'allai dans une librairie spécialisée pour acheter tout ce qui concernait le jaïnisme. En lisant ces livres, rien ne m'était étranger. Je retrouvais même la trace de réflexions que j'avais étant enfant et que j'avais oubliée. La question n'était plus de savoir pourquoi j'avais toujours été végétarien mais pourquoi j'avais toujours été jaïn sans le savoir.

- Outre cette expérience de vie passée, qu'est-ce qui vous a attiré particulièrement vers cette tradition spirituelle ?
Dans le catéchisme de l'église catholique écrit en 1986 par Jean Paul II et par celui qui allait devenir Benoît 16, il est dit: « il est légitime de se servir des animaux pour la nourriture et la confection de vêtements » et « les expérimentations médicales et scientifiques sur les animaux sont des pratiques moralement acceptables ». Tout ça parce que « Dieu a confié à l'homme (créature au sommet de la création) la responsabilité de soumettre la terre et les êtres qui y vivent et de les dominer ». Comment croire en ce Dieu là tout en étant végétarien ? Le bouddhisme est différent dans ses textes bien sûr, mais la pratique est tout autre. Des rescapés du récent tsunami au Sri Lanka se disent bouddhistes tout en réclamant des bateaux de pêche pour aller tuer des poissons. Des thaïlandais vont prier Bouddha avec une brochette de viande à la main. Des moines bouddhistes s'autorisent à accepter de la viande si il n'y a rien d'autre à manger. Tout ce monde bouddhiste me parait guère respectueux de l'Ahimsa.

Il est vrai que l'attitude des bouddhistes envers le végétarisme peut sembler parfois assez ambïgu. Mais il y a un livre extraordinaire sur le sujet "Shabkar:Food of Boddhisatvas, Buddhist teachings on Abstaining from Meat" qui parle de  tous les textes bouddhiques sur l'abstention obligatoire de viande pour les bouddhistes. Shabkar est mort en 1851 et il est en quelque sorte le St-François d'Assises des bouddhistes. Il avait une grande compassion pour les animaux.
- Non, malheureusement je n'ai pas lu ce livre. Il y a toujours un fossé entre les textes religieux et les pratiques des fidèles et ce n'est pas pour prêcher pour ma paroisse mais seulement les jaïns suivent à la lettre les principes de leur textes sacrés. Ils sont très rigoureux. Ayant passé du temps en Asie du sud-est dans les pays bouddhistes, les moines là-bas n'inculquent guère la notion d'Ahimsa aux fidèles car eux mêmes ne la suivent pas souvent. La plupart des bouddhistes asiatiques ne savent même pas parfois qui est Bouddha. Est-ce un dieu ou simplement un homme éveillé? Était-il indien ou asiatique? Quel était son discours? Voilà quelques questions auxquelles les hommes de la rue ne savent pas répondre. Les réponses fusent par contre quand il s'agit de savoir le cours du dollar.

Pourtant n'est-il pas vrai que les enseignements du Bouddha sont très proches de ceux de Mahavira?
- Mahavira et Bouddha étaient contemporains et ils vivaient dans la même région en Inde. Ils étaient tous deux issus d'une famille noble. On les a longtemps confondus. D'après les dernières recherches Bouddha et Mahavira ne se sont jamais rencontrés mais il semblerait qu'ils connaissaient mutuellement le parcours de l'autre. La famille de Bouddha était proche des idées de Parshvanatha le 23e Tirthankara qui vécu environ 800 ans avant J.C aux alentours de Bénarès et ses idées ont inflencé le Bouddha. Il y avait ce grand mouvement des sramanes, ces ascètes anti-brahmanistes, dont sont issus Mahavira, Bouddha mais aussi d'autres comme Gosala le fondateur des Ajivikas. Bouddha a essayé pendant les premières années de son ascèse les principes dictés par Parshvanatha puis opta pour une autre voie tout en adoptant certains éléments de l'iconographie jaïna.

Le principe de l'Ahimsa est une notion centrale dans le jaïnisme. Comment de façon générale l'appliquer dans notre quotidien ?
- Le jaïnisme applique la triple non-violence : ne pas tuer, ne pas faire tuer et ne pas accepter qu'on tue. Les moines sont toujours végétariens. Le principe de l'Ahimsa est LA notion centrale du jaïnisme, toutes les autres notions ou principes sont directement liés à l' Ahimsa. La triple non- violence doit s'appliquer en parole, en volonté et en acte. Le jaïnisme a cependant quatre différentes classification de la violence: violence volontaire, violence non volontaire et violence nécessaire. Marcher par exemple est une violence qui cause la mort de petits organismes, mais il est nécessaire de marcher pour nous les humains. C'est aussi pour cela que moines et nonnes jaïns balayent le sol en se déplaçant.Le principe de l' Ahimsa est évidemment lié au végétarisme, mais va encore bien au-delà du fait de ne pas tuer pour se nourrir. Dans le quotidien, il s'agit de faire très attention à ne pas tuer par inadvertance de la vie, si petite soit-elle. Moi, par exemple je marche jamais dans l'herbe car le risque est trop grand d'écraser des insectes. Je n'utilise jamais d'insecticide et je fais très attention, en été surtout, que des moucherons n'entrent dans mes poubelles et ne se retrouvent prisonniers des déchets alimentaires. Je ne nettoierai pas mon petit bout de balcon à l'eau claire si ma colonie de fourmis, qui a investi un pot de lierre sur mon balcon, décide de s'y promener. Je fais attention à ne pas laisser un arrosoir plein d'eau à l'intérieur pour éviter que des insectes ne s'y noient. Je fais aussi très attention quand j'achète des chaussures afin qu'elle n'est pas, ne serait-ce qu'un millimètre de cuir, même si malheureusement ce n'est pas le modèle à la mode. Je trie mes poubelles pour ne pas polluer encore plus cette planète qui abritent toutes ces vies innocentes, etc. Mais je ne fais pas plus que ce que tout le monde devrait faire.

Si l'ahimsa est une voie parfois ardue dans nos actes quotidiens, il l'est aussi dans la maitrise de nos pensées, surtout envers ceux qui commettent tant de violences envers les animaux?
- Il est vrai que que le principe de l'Ahimsa c'est aussi la non-violence en pensée et là, je dois l'avouer, c'est nettement plus dur pour moi. Comment toujours éprouver de l'amour pour tous les êtres vivants quand des hommes tuent sans cesse pour leur plaisir, pour leur soit disant besoin et surtout quand ils le revendiquent haut et fort. La haine naît parfois en moi contre ces chasseurs, ces bouchers et même contre ces médecins qui nous font croire qu'il faut manger tous les jours de la viande pour être en forme ou encore même contre ces stylistes qui ne peuvent s'empêcher d'utiliser de la fourrure de lapin ou de d'autres pauvres animaux pour en faire des manteaux.

Est-ce difficile d'être végétarien et jaïn en France ?
- Non, pas très difficile. Un peu plus compliqué peut-être qu'en Angleterre où l'immigration indienne a aidé le développement d'une certaine conscience ainsi que l'ouverture de nombreux restaurants végétariens. Presque tous les restaurants proposent des salades végétariennes ou des plats végétarien. Il suffit de leur demander un plat sans viande et généralement ils essayent toujours de faire quelque chose de bien. Dans les supermarchés, on trouve de plus en plus de repas cuisinés végétariens ou de plat surgelés avec l'étiquette « convient aux végétariens ». Le problème est qu'il faut toujours prévoir sa nourriture quand on est amené à voyager en train par exemple où le choix se réduit à sandwich jambon-beurre ou sandwich au thon. Être végétarien est aussi de mieux en mieux accepté dans les vieilles mentalités françaises. Dans les grandes villes, être végétarien ne relève plus de la psychiatrie. Les choses changent petit à petit dans les campagnes où la « bidoche » (la viande) est reine. Être jaïn en France est, par ailleurs, plus difficile. Mais finalement il est partout difficile d'être jaïn. Il faut par exemple se battre avec sa propriétaire quand elle veut effectuer une désinsectisation sans pouvoir lui expliquer pourquoi, de peur qu'elle n'appelle l'hôpital psychiatrique! Plus sérieusement, le jaïnisme est très mal connu en France voire même inconnu et donc il fait peur. Avec notre sacro-sainte  « laïcité » française, la marge de manœuvre pour faire accepter ses idées religieuses est très étroite. Le spectre de la secte n'est jamais très loin. Alors être jaïn en France c'est essayer de mener une petite vie contre les violences de toutes sortes et d'avoir un temple chez soi. Nous ne pouvons être aussi qu'un fidèle et ne pas espérer devenir moine ou nonne car il n'existe pas de temples. Et si un jour on en construisait un, quelle serait la réaction des gens dans la rue face à des moines nus?

Est-ce qu'on peut se "convertir" au jaïnisme, comme il est possible de le faire dans le bouddhisme ou le christianisme? Vous-même vous avez déjà été tenté de devenir moine?
- On ne se convertit pas au jaïnisme, on est jaïn si on naît jaïn. Voilà malheureusement le discours souvent entendu. Ce qui, en fait, est contraire à la volonté de Mahavira. Pour les jaïns, il n'y a pas d'étapes particulières, comme le baptême pour les chrétiens par exemple. Mais les enfants jaïns vont tous les jours au temple et suivent les discours des Acharyas ou des moines errants quand ils viennent dans leurs temples. Car dans le jaïnisme, il n'y a pas de monastères, les moines et les nonnes errent sans cesse durant la saison sèche et se réfugient dans l'enceinte des temples durant la mousson. Je suis parti à 30 ans - il y a deux ans - pendant 6 mois en Inde dans l'optique de voir si je pouvais abandonner tout et essayer de travailler sur la destruction de mes karmas en devenant ascète. Je n'en avais parlé à personne. Je me suis rendu compte que ce n'était pas possible. Je ne parle pas hindi, je ne viens pas d'une famille jaïne, je ne suis "affilié" à aucune secte même si je me sens proche des svetambaras, et surtout je ne suis qu'un blanc bec aux yeux de certains jaïns! J'ai compris aussi que ce n'était pas ma voie dans cette vie. Je crois qu'il faut être conditionné dans un environnement bien particulier et ce depuis son enfance pour arriver à réussir son ascèse en Inde.

Etre un ascète à notre époque, pas évident n'est-ce pas?
- Dans l'ascèse jaïne, il y a cette notion d'équanimité poussée à l'extrème qui est magnifique mais que je suis loin d'avoir atteint. J'ai beau me répéter que les chasseurs sont des êtres vivants dont l'âme s'est obscurcie par de mauvais karmas dus à leur actions passées et qu'il faut avoir à leur égard ni amour ni haine...en vain. Je crois que je préfère accumuler quelques mauvais karmas en me révoltant contre tous ceux qui tuent pour le plaisir plutôt que de me réfugier dans une attitude de non-action.

Vous avez vécu avec les jaïns en Inde. Quelles sont vos impressions, ce fut facile de vous y intégrer ?
- J'ai vécu avec des jaïns dans des familles du Bengale et du Rajasthan. Je ne vivais jamais très longtemps dans la même famille, cela variait d'une soirée à trois semaines. Certaines de ces familles indiennes ont subi le poids de la culture musulmane pendant plusieurs siècles, culture qui a fait beaucoup de tort à mon avis à la culture hindoue et à la culture jaïne. Elles sont effectivement végétariennes et toutes respectent la non-violence. Il a été souvent difficile de m'intégrer complètement. Heureusement, j'ai le corps couvert de tatouages avec des mantras jaïns ou des images de guides spirituels jaïns ce qui m'a servi souvent de passeport, en quelque sorte.

Quels endroits vous ont le plus marqué lors de vos séjours indiens?
- J'ai été touché par Palitana qui est une petite bourgade au sud du Gujarat où se trouve Shatrunjaya, la montagne jaïne aux 863 temples de marbre tous plus beaux les uns que les autres. La dévotion y est très forte et l'énergie d'amour accumulée pendant tous ces siècles sur ce site laisse une empreinte indélébile. C'est pour moi le lieu jaïn par excellence. Par Ranakpur aussi qui est un magnifique et énorme temple à 1h30 de route au nord d'Udaipur dans le Rajasthan, perdu dans la nature. Le temple en entier est une vraie dentelle de marbre et certaines sculptures font frémir par leur vérité d'expression. Finalement, par Udaipur qui est une petite ville située elle aussi dans le Rajasthan et qui est très belle. Elle a comme particularité d'avoir le plus haut taux de jaïns par rapport à la population. Il y a 90 temples dispersés dans la ville représentant toutes les différentes sectes, sensibilités et époques. J'ai surtout eu la chance de voyager beaucoup en voiture dans le nord de l'Inde et mes plus beaux souvenirs sont ces petits temples inconnus que l'on repère au coin des chemins. Ceux là m'ont inondé d'énergie et m'ont submergé d'émotions.

Ce fut facile de manger végétarien en Inde?
- Oui, absolument Et il est même facile de manger d'une façon jaïn quand les communautés jaïnes sont très implantées à quelque part. Dans le Gujarat en particulier, on peut trouver des pizzas ou des bonbons jaïns car le terme JAIN est écrit sur l'emballage des produits. Le terme figure aussi sur le menu des restaurants. En général, la famille jaïne mange la même chose qu'une famille indienne végétarienne. Certaines, plus religieuses, éviteront pommes de terre, oignons et carottes car déterrer des légumes peut nuire à la vie des organismes vivants sous la terre.

Et maintenant, en tant que végétarien et jaïn, comment voyez-vous votre avenir?
- Je veux bien sûr avancer sur mon chemin spirituel mais aussi m'investir de plus en plus pour le végétarisme et contre toutes les souffrances animales.

Jules le jain avec prêtre du temple de Sarnath

Jules le Jain à Sarnath: http://www.jainisme.com/jainisme/le_jainisme/index.html

écrit par marjolainejolicoeur à 20:08 | dans: Végétalisme spirituel
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