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Chronique

Un amour de jeunesse

{ 10:36, 11-févr.-2012 } { 0 commentaires } { Lien }

C’est son anniversaire aujourd’hui, 11 février.

Elle est loin de moi physiquement, mais toujours proche dans mon cœur. À bien y penser, le cœur, ce n’est peut-être pas assez. Je devrais plutôt parler d’âme. Car toute une vie ou presque d’amour amical, cela marque non seulement le cœur, mais l’âme et l’être tout entier.

Il y a de cela quelques années, elle venait d’avoir 18 ans… J’en avais 21. Mon état d’aîné me conférera un certain prestige aux yeux de ses parents, qui me demanderont plus ou moins de veiller sur leur fille. Mais j’anticipe.

Diane est entrée dans ma vie à l’heure du souper, un mercredi ou un jeudi, chez les Saulnier, où j’habitais avec mon frère. J’étais dans ma chambre à terminer un travail de littérature.

— Qui c’est qui chante de même?

La voix de mon frère, qui entre dans la cuisine.

— Je sais pas. Elle vient de gagner un concours à Radio-Canada.

La voix de madame Saulnier, qui nous gâtait mon frère et moi comme si nous étions ses propres enfants. Monsieur Saulnier, qui a l’œil, ajoute :

— Une belle petite fille à part ça.

Intrigué, je sors de ma chambre pour « voir de mes yeux » cette voix qui, en effet, sort de l’ordinaire, et que nous écoutons en silence presque religieusement.

Il y est question d’un Blanc dans une église noire, ou l’inverse. Sur la chanson, ma mémoire peut me jouer des tours, mais pas sur la voix qui nous la livre. Quand on l’avait entendue une fois, on ne pouvait l’oublier. Elle avait quelque chose de particulier. Sans artifices, puissante, généreuse, mais en douceur. Oui, cela semble bizarre d’allier puissance et douceur... En tout cas, une voix bien différente de certaines chanteuses qui mettent tellement de glaçage sur le gâteau que celui-ci en devient indigeste à force de cris et de trémolos.

La jeune interprète termine sa chanson, et la cuisine des Saulnier reste silencieuse. Les animateurs de l’émission de télé — se pourrait-il qu’il s’agisse de Guy Boucher et de Geneviève Bujold? — sont eux aussi silencieux. Je suis certain que toutes les cuisines du Québec — celles du moins qui ne sont pas branchées sur Télé-Nécropole, comme nous surnommons alors le Canal 10 à cause de sa piètre qualité télévisuelle populisto-populaire — gardent un moment de silence pour goûter sa performance — c’en était une, je vous prie de me croire.

Mon frère rompt le silence.

— C’est une petite fille de Saint-Léonard!

Il y a un orgueil bien placé dans sa courte phrase. Depuis qu’il y occupe un poste important dans l’administration, la Cité de Saint-Léonard est à ses yeux la perle rare des municipalités. Quant à l’expression quelque peu parternaliste de « petite fille », mon frère en usait à volonté. À cause de sa taille et de son poids, sans doute. Mais elle n’avait dans sa bouche aucun aspect négatif. Elle traduisait plutôt un mélange d’admiration et de tendresse.

En ce qui me concernait, Diane pouvait venir de n’importe où, cela ne changeait rien au coup de foudre que je venais de ressentir.

Notre première vraie rencontre? Je n’en garde qu’un souvenir flou. À l’époque, j’étudiais le théâtre tout en terminant un baccalauréat en pédagogie. Il me semble que c’était à l’occasion d’un Salon… Celui de la Femme, peut-être… Un spectacle auquel nous avons collaboré, elle et moi? Si tel est le cas, je ne sais pas de quel spectacle il s’agit. Mais je garde en moi une sensation : je me trouve chanceux d’être dans son sillage, et si Dieu est bon pour moi, de devenir son ami. Je n’en demande pas plus. Être près d’elle. Faire partie de sa vie, sans rien brusquer. Il n’y a pas en moi de désir déplacé — c’était une façon de dire « la chose » à cette époque —. À bien y penser, et avec le recul des ans, j’éprouvais sans doute à son égard une sorte d’« amitié particulière », comme celles que j’avais connues pendant mes années de collège. Des émotions fortes et un bonheur sans nom à se trouver près de l’ami, qui très souvent ne se doute même pas de l’amitié qu’on lui voue. Un amour terriblement romantique. Terrible au point de vouloir en finir quand l’ami nous ignore ou ne nous rend pas la juste part des émotions que nous ressentons pour lui.

Heureusement, notre amitié fut full réciproque, comme dirait un jeune de nos jours. On en cultiva — et on en cultive encore — la particularité.

(À suivre : les aventures et mésaventures palpitantes de Diane et Pierre)


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