La Sandale et le Nazi
Par M. Chat de la Fontaine
Jean de la Fontaine écrivait des fables dans lesquelles les animaux avaient la vedette. Si Jean de la Fontaine avait été un animal, disons un chat, il aurait surement écrit ses poèmes avec les humains comme principaux personnages…
***
L’honorable juge Weizmann s’assit sur son siège et étudia les deux hommes devant lui. Un grand homme en tenue officielle de l’armée Allemande, les cheveux clairs et légèrement grisonnants, la mâchoire franche et fraichement rasée, les yeux bleus vifs et déterminés, le dos droit. Debout à côté de lui, un autre tout aussi grand, peau hâlée, les cheveux et les yeux foncés et légèrement emmêlés, une chemise rouge feu pas totalement boutonnée. Il mît ses lunettes de lecture, enleva sa perruque poudrée et s’adressa aux deux hommes. « J’entendrai vos plaintes chacun votre tour puis je rendrai mon jugement que vous devrez immédiatement exécuter. Monsieur Johann Heindereich, commencez.»
Le militaire pris la parole. « Danke Scheun votre honneur. Mon beau frère que voici, le frère de ma femme, passe tous les étés que Dieu nous donne en tant chômeur. Il passe toute la saison chaude à draguer la totalité des femmes qu’il rencontre, pucelles, mariées ou veuves, et à jouer de la musique de succubes chaque nuit aux débauchés qu’il a comme public. Tout l’argent qu’il réussit tout de même à faire en se produisant dans un spectacle obscène, il la boit ou la fume au fur et à mesure, à s’en trainer sur les pavés telle une vulgaire sandale esseulée. Lorsque la saison froide se fait sentir, il vient à coup sûr se plaindre que les temps sont durs et qu’il n’a nulle part où rester. Ma femme, éprise de pitié, me demande à tous les coups de l’héberger, ce que j’ai fait les cinq dernières années. Natürlich, il est logé, lavé et nourri pendant six mois, il se sert dans mes réserves de vin d’Italie, fume mes cigares d’Espagne et pince les fesses des domestiques. Une fois le redoux revenu, il repart, bien engraissé et reposé sans jamais rien donner en retour, même pas un merci, chanter sur les toits. Lorsqu’il est revenu cette année, j’ai dit non ! Je ne lui ai pas ouvert ma porte et je l’ai sommé de quitter ma demeure. Votre honneur, je demande une injonction de la cours lui interdisant de pénétrer dans un périmètre faisant de 800 coudés autour de ma demeure. Je ne veux plus jamais le voir, ni l’entendre, ni même le sentir. Je n’ai pas travaillé toute ma vie durant, et je le fait encore, pour entretenir un tel idiot.»
L’honorable juge Weizmann fixa Johann Heindereich un moment puis se tourna vers le deuxième homme. « Monsieur Aldo Gastaldi, êtes vous réellement le frère de madame Giulietta Heindereich ? »
« Si, votre honneur. »
« Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? »
« Je considère que Heindreich me doit 50 000 lires car il est responsable de mon malheur. »
« De quel malheur parlez-vous ? »
« D’avoir été entrainé dans le vice quand j’étais le plus vulnérable, votre honneur, et d’être à présent incapable de subvenir à mes propres besoins, encore moins à ceux d’une famille.»
Le juge demeura de marbre, mais une étincelle passa dans ses yeux et Aldo Gastaldi savait qu’il avait gagné la partie. «Pourquoi le tenez-vous responsable de votre condition ? »
« La première fois que j’ai demandé la charité à mon beau-frère et à ma chère sœur, j’avais seulement 19 ans. Je venais de terminer mon apprentissage à la prestigieuse Académie des Luthiers de Rome, je voulais venir à Turin pour me trouver un emploi, voir même ouvrir ma propre boutique. C’est à ce moment, votre honneur, que Heindereich aurait dû me refuser l’asile, et ne pas m’accueillir tel un roi, en m’offrant une vie de pacha. A cause de lui, j’ai pris goût au luxe, et bien pire, j’ai pris goût à l’oisiveté. Il a vicié mon âme au moment ou elle était la plus faible. »
Tout était silencieux dans la salle de cour. Le Juge réfléchissait et son regard passait d’un homme à l’autre, du plus vieux au plus jeune, du plus jeune au plus vieux. Une mouche se posa sur sa perruque mais il ne remarqua rien. Après sept longues minutes, il reprit la parole. « M. Johann Heindereich, je vous condamne à verser la somme de 50 000 lires à votre beau-frère Aldo Gastaldi en réparation pour l’avoir, malgré lui, entrainer dans l’oisiveté et dans la consommation. À cause de vous il a chanté tout l’été, et bien payez maintenant. » La cour se leva, et tous partirent, Aldo, avec le sourire.
Le dénouement de cette histoire est fort simple à comprendre quoi qu’il en paraisse.
L’honorable Juge Weizmann aimait bien aller passer ses vacances à Torino ou à Rome, des villes italiennes où la nourriture et le vin sont exquis, où les femmes ont le sang plus chaud et où il peut passer incognito. Une belle soirée, il avait gagné aux cartes contre un jeune homme italien qui avait donné un excellent spectacle plus tôt en soirée. Dommage, le jeune homme n’avait pas de quoi payer pour ses pertes assez importantes. Le jeune homme avait appris que son opposant était homme de justice, et comme ce premier était déjà en mauvais terme avec la dite justice d’Italie, de France et aussi celle d’Autriche, aussi bien ne pas aggraver sa situation. Ils avaient alors passé un pacte. « Je vous remettrai le double de ce que je vous dois si un jour vous me sortez d’une situation gênante. Je vous en fais le serment. » Le juge était plutôt indisposé par un tel arrangement mais tout de même amusé par la proposition. Il décida de laisser le hasard décider pour lui, ce qu’il faisait chaque fois qu’il hésitait à trancher. Il sorti une pièce et hop… il accepta l’accord.
Une telle situation ne se verrait jamais chez les chats, ou autres bêtes, puisque ceux-ci n’ont pas de beau-frère, mais surtout parce que les lois de la nature ne sont pas administrées par une justice si facile à corrompre.