(attention c'est long!)
Zombie
Vendredi
Il ne fallait pas manger, pas manger, pas boire, non rien de tout cela. Marcher, marcher… Compter les pas, marcher.
-Regarde ces gens comme ils sont gras, comme ils sont gros…Non, pas toi.
-Oui, moi.
Marcher, marcher. Ne pas manger. On voyait à son regard que dasn la vitrine, elle se détestait. Ses os toujours trop gros. Énormes. Elle voulait fondre, n’être qu’une tige. Sans émotions, sans sexe. Une enfant oubliée, heureuse dans son maleur. Et pour cela elle devait y arriver, ne pas manger, ne pas boire. Jusqu’à dimanche soir. Elle devait gagner.
Mais aujourd’hui encore, les soirées mondaines, les photographes, les journalistes. Encore. Les tentations. De manger, de s’asseoir pour parler, de rester immobile, de faire pousser la graisse en elle. Et tout ces gens qui l’observeraient plein de jugements et dans leurs regards…Elle y puiserait la force de vomir encore et de compter 2000 pas de plus, tellement ils seraient froids. Déjà huit semaines, elle devait tenir un vendredi de plus, un ultime. Elle serait tranquille après. C’était promis.
-Déjà six heures, lui secondait son esprit.
Pas le temps de se coiffer. Pas le droit de se faire coiffer. C’était beaucoup trop immobile. Elle irait l`-bas sans artifices, malgrés la longue trainée de cernes qui coulait jusqu’à ses joues.
Tenir jusqu’à vendredi, c’était se retrouver dans un état d’esprit second, obssessif, qui troublait la psychologie humaines aux alentours. Elle n’aurait voulu comprendre ça pour rien au monde, mais dès la deuxième semaine, lorsqu’elle se remettait à manger, elle voyait que dans le regard des autres c’était là où elle était aimé le mieux. Une donnée toxique qu’elle s’efforçait d’enterrer toujours plus profondément, toujours plus loin. Toujours…
Ça y était. Elle poussa faiblement la porte de verre, s’aveuglant d’un seul coup des flash de caméra. La trame s’installait : le décor flou, les lumières tamises couleur d’arc-en-ciel, lamusique répétitive et sans intérêts.
Encore toutes ces serveuses éléphantes, avec toutes le même uniforme serré, sans intérêt non plus, elles l’aborderaient avec un sourire et un plateau d’argent couvert de canapés. Mais elle fermerait les yeux et s’en irait loin, loin, en pensant aux poneys de son enfance : elle s’en languissait tant. Et cet homme là-bas, que lui dirait-elle pour refuser le verre qu’il allait bientôt lui offrir? Alors qu’elle capitulait dans sa tête, à l’autre bout de la salle, sa rivale poussait discrètement derrière la barrière de ses lèvres un bout de pain. Si engraisant. Et corrompu.
L’homme s’avançait vers elle. Son sourire blanc, droit, complétait le tableau de l’homme idéal qu’il était. Si idéal, avec son complet ajusté de mille dollards, ses chaussures cirées à la perfection et ses cheveux, si brillants, si parfaits, eux aussi. Un vrai démon.
-Fuis. Va-t’en! Personne ne peut t’aimer, tu le sais.
Encore une fois, n’eût été de son esprit, elle serait restée là comme les droits poteaux de son téléphone, ceux qui restent en terre lorsqu’il ne vente pas assez. Aurait-elle eu l’air d’une sotte? D’une imbécile? Juste stupide? Peu importe, parce qu’elle ne savait plus ce que cela signifiait vraiment. Elle n’avait que pour décortiquer son image les yeux de tout ceux qui la croisait. Et comme elle croyait au concret de tout cela! C’était sa drogue, sa passion fervente, perverse.
Parce qu’ils le voyaient tous, ils devinèrent qu’en fuyant vers les toilettes elle se retournerait et ne ferait que cul-sec de son regard. Visé juste.
-Marche. Compte les pas. Vides-toi et resors.
L’homme ne l’attendait pas à sa sortie. Elle avait réussit. Enfin, mais pas de fierté. Cela devait faire des mois qu’elle avait déjà réussit. Elle n’attendait plus que l’ultime jour, plus que le dernier défi.
Elle pouvait s’en aller, maintenant. L’engrenage du système était devenu clair en elle. Bien sûr elle avait son logement, mais il y avait de meilleurs endroits pour marcher. Car elle renonçait au sommeil avant trois heures. Encore un sillonage de la ville, son air ante-apocalyptique bien mal noyé sous les fêtes de lumières, alcools en rabais et les musiques sourdes de chaques coins de rue.
Tout les regards s’arêtaient sur son visage. Ils reconnaissaient un instant et envoyaient, même sans comprendre, un message morse d’envie et de pitié. Elle, elle savait Elle comprenait comment lire ces pupilles. De tout ces gens perdus dans la brume, qui ne savaient plus comment réagir.
Elle passait son chemin. Les jambes moles sur ses talons en pointe de cinq pouces. Sans vraiment saisir pourquoi son corps refusait de la suivre à ce sommet. N’était-elle pas cet ange immortel? N’était-ce pas pour cette raison que la mort refusait encore de l’amener sous son aile?
Qui déjà lui avait confié ces mots… Elle ne se souvenait que peu des traits. Encore moins de la voix. Elle s’évaporait en une chorale de milles voix déjà perçues. Alors il fallait oublier, faute d’avoir les forces pour se rappeler.
Elle tourna les coins de rue jusqu’à pas d’heure. Zombifiée, elle tomba sur ses jambes, pas encore caressée par le tissu des draps. Mais cela la sufissait. Enfin arrêtée. Elle laissa la couleur glacée du linoléum frayer un chemin sur sa peau, et après avoir compté les heures avant dimanche, son corps la mit en veille.
Samedi
Une sonnerie d’un autre monde fit battre son cœur à tout rompre, et alors qu’elle se levait pour jeter le réveil par la fenêtre, elle n’eût pas le temps de se rendre compte qu’elle ne rêvait plus. Elle tourna autour des murs et cramponna enfin ses mains sur la lucarne. Là, en bas, gisait le cadran. Et tiens! Quelque chose à faire, ne pas manger, ne pas manger, marcher. Elle couru au couloir, vacillant sous l’étourdissement et grimaçant en goûtant l’haleine.
Sur le trottoir, fuyant le regard des curieux, elle ramassa le cadran, le serra amoureusement sur son ventre. Et puis, juste devant elle, cette femme. Elle en trembla tant que dans ses yeux rien n’émana pour elle. Rien du tout. Il fût douloureux de se rappeler. Cette phrase tomba lourdement de ses lèvres comme un crachat, se rendant aux oreilles de Wendy, comme elle avait un nom.
-C’est pour ton bien.
C’est pour ton bien, autrefois qu’elle lui avait crié. Pour ton bien! Maintenant les rôles se renversaient.
-C’est pour ton bien! C’est pour ton bien! Ton bien!
Criait-elle en s’éloignant de cette immobile. Elle courru le plus loin, jusqu’à ce que les souvenirs s’enterrent encore dans le bitume de sa cervelle. Encore et encore. Un moment elle erra, surprise d’être maintenant celle dans la brume, le réveil toujours caché dans sa rare chaleur. Sur son petit ventre, trop liquéfié pour qu’on y pense, mais qui se levait tout de même un peu à chaque soupir.
Il aurait été avantage de ne penser à rien. De suivre l’habitude, peut-être cela l’aurait-elle aidé. Mais la femme là-bas l’avait troublée. Et comme on émerge d’un sommeil, elle s’était remise à penser. Comme un être vivant.
N’était-ce pas la femme qui jadis lui avait donné un nom? Et quel était-il? Que le néant sur cette réflexion. Seul cette phrase revenait sans cesse. C’est pour ton bien. C’est pour ton bien ma belle chérie. À partir de là on lui avait montré comment ne plus penser. C’était comme ça qu’on inventait le bonheur. Attention, on teregarde! Ne pense surtout pas. Le bonheur après, c’était leur promesse. Mais il ne fallait surtout pas penser.
Comment se comportait les gens qui ne pensaient pas, déjà? Non, non, impossible, elle ne pouvait pas avoir oublié. Pas si près du but. Oui. Marcher, marcher. Ne pas manger, ne pas boire. Elle teindrait l’étincelle de ses yeux, s’il le fallait. Elle marcherait toute la journée. Elle gagnerait
Sur le stand à journaux. Des gens paniquent.C’est la fin qu’ils scandent. Mais pas pour tout le monde.
-Tu n’as rien vu, rien vu. Ne ralentis pas!
Heureusement qu’en elle, ils ne pouvaient rien lire. Une idée l’effleura, mais elle la repoussa vivement. «Les idées, ça n’existe pas». Une autre de leur doctrine enseignée. «Pas pour tout le monde.» C’était ça, le bonheur?
-Les idées n’existent pas, rappelles-toi.
Elle marcha toute la journée. Toute la nuit. Jusqu’à dimanche soir, elle marcha. Puis l’heure vint.
Dimanche
On l’arrêta à l’entrée, repoudrant son nez et ses yeux, mais vraiment, sans succès. Elle avait l’air de ce qu’elle devait avoir l’air. Ils la reconduirent sur son banc, qu’elle avait occupé tant de dimanches, et l’autre s’assit juste à côté. Il y avait des gens partout, qui criaient, mais elle s’efforçait de ne pas comprendre. Ne pas penser, se souvenait-elle. Et enfin la voix parla. Elle ne devait pas en comprendre les paroles, n’est-ce pas? Il y avait combien de minutes qu’elle s’était assise?
-Chut. Ne pense pas.
Les heures tombaient en chuchotant à quel point elles la feraient grossir. Mais le verdict se dut de tomber, et la voix commença.
-La gagnante, contre toute attentes, de cette année est… Numéro deux!
Numéro 2. Numéro 2…C’était elle! Enfin!
-Numéro 2, tu reçois un chèque de 5 millions de dollards, en plus de ta propre étoile sur le Walk of Fames de Paris! Félicitations!
Phillipe ferma le téléviseur. Pff! Assez de stupidités pour ce soir. Pourquoi diantre les journaux s’épuisaient-ils à en parler? La fin de «Zombies 2», et quoi encore? Le gagnant deviendrait un has-been dans six mois.
-Non mais vraiment, les téléréalités, ça n’a plus de limite.
Big Brother vous regarde...