Abolitioniste ou réformiste?

On voit apparaître de plus en plus sur le marché de la viande heureuse ou provenant d’animal élevé en liberté. Les carnivores-consommateurs se sentent ainsi moins coupables de «digérer des agonies .» Pourtant même l’étiquette biologique ne rend pas la viande plus compatissante ou moins violente. La douleur des animaux reste entière, parce que la finalité est toujours la violence de l’abattoir. Quand de soi-disant militants pour les droits des animaux applaudissent une hypocrite amélioration des conditions de vie des animaux-prisonniers, cela fait avant tout l’affaire de l’industrie des produits animaux qui peut ainsi se vanter d’aimer les animaux. Mais on ne peut prétendre aimer les animaux et en même temps les exploiter et les tuer. Les véritables libérateurs des animaux militent non pas pour que les chasseurs tuent avec compassion, mais pour l’abolition complète de la chasse. Ils militent pour que la vivisection abandonne définitivement les expériences sur les animaux et se tourne vers une vision globale de la santé; la vivisection n’est pas un mal nécessaire mais un mal tout court. Nous n’avons pas le droit d’exploiter les animaux comme s’ils étaient des objets, même si cette exploitation est étiquetée humanitaire. Les véritables libérateurs des animaux militent pour l’abolition de l’exploitation, de la hiérarchie. Ce n’est pas leur travail de militer pour l’amélioration de l’exploitation des esclaves-animaux.
N’oublions jamais pourquoi nous ne mangeons pas de chair animale. C’est avant tout parce que nous voulons définitivement soustraire des êtres vivants de la cruauté humaine, de la souffrance et de l’horreur de l’abattoir.
Cette section du blog contient des textes de différents auteur(es) sur l’abolition de l’esclavage des animaux parus dans le Journal AHIMSA (www.ass-ahimsa.net) - Le militant américain Bob Torres donne son point de vue sur l’absurdité de ce courant welfariste qui présentement fait reculer le mouvement pour la libération des animaux, tout en trahissant nos convictions les plus profondes.
LE COMBAT POUR LE BIEN-ÊTRE ANIMAL ET SES CONTRADICTIONS -
Bob Torres, Journal AHIMSA, automne 2006
Si un homme brutalise sa femme, lui demande-t-on d’arrêter, ou levons-nous les bras au ciel, exaspérés, en disant que s’il doit le faire, qu’il le fasse du moins en ne tapant pas aussi fort? De même, si quelqu’un s’apprête à consommer de la viande, lui demande-t-on d’arrêter, ou levons-nous les bras au ciel, exaspérés, en disant plutôt que s’il doit en manger, qu’il prenne au moins de la viande d’un animal élevé en liberté?
Ma comparaison fâche et offense probablement certains d’entre vous qui travaillent d’arrache-pied à ce que vous considérez être les intérêts fondamentaux des milliards d’animaux qui souffrent de par le monde, mais je vous assure que vous mettre en colère n’est point mon intention. J’ai eu récemment l’occasion de réfléchir sérieusement à la question du militantisme pour le bien-être des animaux, comparée à une forme de militantisme plus centrée sur l’abolitionnisme, et me suis trouvé déchiré en mon âme et conscience.
Durant le semestre dernier, j’ai aidé quelques étudiants de mon université dans la campagne de la Humane Society visant à supprimer les œufs provenant d’élevages en batterie dans le service de la restauration. J’éprouvais, secrètement, des sentiments partagés depuis le début, mais j’ai aidé malgré mes réserves. Le moment où s’est vraiment révélée à mes yeux cette discordance cognitive a été lorsque je me suis trouvé en situation de devoir relayer aux services de l’université des informations sur les producteurs d’œufs, et de devoir exposer des faits concernant l’allongement de la durée de vie et du temps de transport de ces œufs.
Alors que j’envoyais un courriel à l’un des responsables du service de la restauration de mon université contenant ces informations, j’ai eu un serrement de cœur: je me suis vu l’instrument qui allait faciliter l’exploitation des poules en encourageant la consommation d’œufs. Ce moment de décalage m’a inspiré cette réflexion: je me suis engagé pour l’abolition de l’exploitation animale et pour le végétalisme, et me retrouvais en train de contribuer à faciliter la consommation d’œufs. J’ai apaisé ma conscience en me disant que c’était mieux pour les poules, et que cela constituait peut-être une étape dans la bonne direction pour l’évolution d’une prise de conscience sur les questions d’exploitation animale dans notre université. Je trouvais aussi cela important de soutenir les étudiants de mon université qui ébauchaient une démarche vers la militantisme pour les droits des animaux. En y réfléchissant à deux fois, cependant, je me suis rendu compte que c’était justement la mauvaise tactique à adopter, et que j’étais en train de trahir mes convictions. Le combat pour le bien-être, c’est accepter la défaite avant même d’avoir engagé la bataille.
Le combat pour le bien-être accepte comme prémisse que notre autre façon de militer et but (but authentiquement végétalien et abolitionniste) ne sauraient être assez efficaces, et les remplace donc par des mesures qui (bien qu’elles puissent diminuer les souffrances à court terme) réifient en réalité la condition des animaux pour en faire des êtres que nous pouvons exploiter à souhait. D’une façon détournée donc, le combat pour le bien-être des animaux encourage la consommation de produits animaux. Cela ne contribue en aucune façon à récuser l’idée que les animaux sont à notre disposition pour en faire ce nous en voulons, mais nous donne un drôle d’allié.
ABOLITIONNISTE OU EXPLOITEUR?
Nous nous retrouvons avec des groupes qui ont exprimé une position idéologique abolitionniste s’associant avec des sociétés, des entreprises et des producteurs qui tirent leur profit de l’exploitation. En tant que mouvement, cela nous donne un air de contradiction lorsque nous appelons à l’abolition de l’exploitation animale et qu’en même temps nous encourageons l’exploitation des animaux. C’est légitimer l’esclavage en demandant des chaînes plus longues; c’est demander au bourreau de torturer plus doucement; c’est trahir les convictions que nous professons. Les critiques, bien sûr, m’accuseront de placer ma pureté idéologique confortablement au-dessus de l’intérêt à court terme des animaux qui est d’être libérés des souffrances. Ce n’est pourtant pas le cas. Si nous voulons construire un mouvement qui ait du sens, nous devons faire que ce mouvement ressemble le plus possible à la finalité que nous espérons atteindre. Nous ne pouvons pas être simultanément anti-racistes, et espérer mettre fin au racisme en racontant des blagues légèrement moins racistes, de la même façon que nous ne pouvons espérer être efficacement antispécistes en promouvant simultanément un spécisme plus gentil.
Les moyens qui amèneront la finalité de l’abolition importent. Si nos moyens ne ressemblent pas à nos finalités, nous ne concourrons qu’à recréer progressivement un monde de spécisme.
Je sais que le monde ne deviendra certes pas végétalien demain, et je sais que le combat pour le bien-être découle de l’idée que c’est à petits pas que nous devons accompagner les gens vers la prise de conscience du fait que les animaux ne sont pas là pour être exploités. Vouloir y aller progressivement est une réponse naturelle à la domination du spécisme dans le monde d’aujourd’hui, et je comprends cela. Mais notre volonté d’y aller progressivement devrait s’exprimer à travers la réduction de la quantité de viande, d’œufs, de produits laitiers, de miel et des autres produits de l’exploitation animale dans notre alimentation.
Militer de façon efficace pour le végétalisme pourrait potentiellement signifier un plus grand nombre de vies sauvées et des avancées plus grandes en faveur des animaux que les mesures qui confinent les animaux à des cages légèrement plus grandes, ou à des étables un peu mieux aérées. Cependant, le combat pour le bien-être des animaux bloque le mouvement progressif vers le végétalisme. Combien d’entre nous ont un jour rencontré des personnes qui réagissent à notre végétalisme du vainargument: «Moi, je mange de la viande d’animaux élevés en liberté…». Et combien de gens en restent là? Peut-on supposer que le fait de se battre pour le bien-être des animaux contribue réellement à limiter la consommation et l’exploitation des animaux? Les preuves que j’ai vues concernant le cas des États-Unis semblent indiquer que non. Le combat pour le bien-être constitue l’essentiel du plaidoyer en faveur des animaux ces dernières années aux États-Unis, et nous avons néanmoins été témoins d’une augmentation du nombre d’animaux consommés de plusieurs milliards. Si le combat pour le bien-être tenait ses promesses pour limiter la consommation d’animaux et amener les gens vers une prise de conscience, ne verrions-nous pas ce nombre chuter effectivement dans le même temps? Si l’élevage en liberté, et hors cage, ainsi que toutes les autres mesures prônées par le combat pour les animaux, faisaient véritablement baisser la consommation de produits animaux, pourquoi des sociétés comme Whole Foods basent-elles une aussi grande partie de leur chiffre d’affaire sur le créneau des marchés lucratifs des produits issus d’animaux élevés et abattus sans cruauté?
PLAIDOYER POUR LE VÉGÉTALISME
Dans un de ces étonnants moments de synchronisme, je me suis aussi trouvé récemment à monter une proposition de livre, et à lire des textes de sources variées pour ce projet. En lisant Speciesism de Joan Dunayer, je tombé sur un argument qui touche au cœur même de mes arguments ici, et qui m’a aidé à préciser grandement mes pensées à ce sujet ( j’ai aussi passé un après-midi à relire Rain Without Thunder de Gary Francione une véritable réussite dans son analyse de dynamiques similaires). Cette citation a capturé mon attention dans le chapitre sur «l’ancien plaidoyer spéciste»: «Certains militants qui se considèrent comme des partisans du végétalisme tolèrent la consommation de miel, ou félicitent des gens qui limitent leur consommation d’œufs à ceux provenant de poules «élevées en liberté», et celle de viande de bœuf à celle d’animaux élevés en pâturage. Le fait de manger du miel, des œufs ou de la viande de bœuf n’est pas végétalien; par conséquent, donner son aval à leur consommation n’est pas un plaidoyer pour le végétalisme. Les partisans du végétalisme exhortent les gens à ne pas consommer de miel, d’œufs ou de viande. Les non-végétaliens doivent supprimer progressivement ou éliminer immédiatement les aliments dérivés d’animaux, et non pas en substituer certains à d’autres. Il est facile d’éviter de manger du miel, des œufs et de la viande, y compris lorsque ce sont des ingrédients. Suggérer qu’il en aille autrement entrave, plus que ne fait avancer, le végétalisme.»
Dunayer poursuit en parlant de la façon dont un groupe (Friends of Animals) a, à lui seul, poussé Whole Foods à supprimer progressivement ses ventes de produits animaux après que son PDG John Mackey a annoncé qu’il était devenu végétalien. Elle se demandait si d’autres groupes avaient trouvé la réussite de cette requête trop improbable, ou si les autres n’étaient simplement pas disposés à s’opposer aux normes pour le bien-être des animaux instituées par Whole Foods et ses fournisseurs. Dunayer souligne que «De telles normes ne font pas avancer le végétalisme et l’émancipation des non-humains. Elles légitiment l’esclavage et le meurtre. Seul le végétalisme respecte les droits des non-humains et rejette l’esclavage des non-humains»
C’est avec ce dernier point que je suis le plus d’accord. Le végétalisme, c’est vivre l’abolition dans notre vie quotidienne. Plus qu’une façon de consommer, le végétalisme est aussi un acte politique manifeste illustrant pourquoi la consommation d’animaux et les mauvais traitements qui leur sont infligés sont inacceptables. Contrairement aux mesures s’attachant au bien-être des animaux, le végétalisme n’entre pas en conflit avec la finalité de notre mouvement: c’est vivre de la façon dont nous voulons que notre monde soit. Par une pirouette, le combat pour le bien-être des animaux nous transforme en militants pour des gens qui maltraiteraient et tortureraient les animaux pour le profit, au détail près que ces bourreaux-là sont un peu plus doux dans leurs sévices. Un esclavage gentil reste un esclavage, et en dépit de tout ce que le combat pour le bien-être a promis, il n’en reste pas moins que peu est fait, et que de plus en plus d’animaux sont consommés. Il semble qu’il soit temps pour nous de reconsidérer ce combat pour le bien-être et ses contradictions.
Bob Torres est professeur assistant de Sociologie à l’université de St. Lawrence et co-auteur de Végétalien Freak: Being Végétalien in a Non-Végétalien World. Il co-anime une émission de radio hebdomadaire sur veganfreak.com. Traduit de l’anglais par Estelle Mondine - Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux, Journal AHIMSA, 2006 -