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Abattoir et viande heureuse (Patty Mark)

 Journal AHIMSA - automne 2006

J’ai inspecté mon premier abattoir il y a vingt-cinq ans. J’avais lu une étude sur la «viande noire» et sur le syndrome de stress aigu. On y enquêtait sur les incidences répétées et scientifiquement mesurées des effets du stress (ou de la peur) éprouvé par les animaux à l’abattage sur la qualité de la viande. Le département d’agriculture de Victoria avait organisé à mon intention un certain nombre de visites à des abattoirs et établissements d’équarrissage australiens pour me permettre de constater de visu que les méthodes d’abattage étaient humaines et réglementées. Hésitant à m’y rendre, j’étais pourtant bien décidée à prouver que la frayeur et la terreur absolues éprouvées par les animaux avant leur mort étaient bien réelles.

Les files d’abattage démarrent dès sept heures le matin. J’étais debout sur l’étroite passerelle surplombant l’enclos à étourdir, vêtue de mon uniforme d’abattoir: sarrau blanc, bottes de caoutchouc et chapeau blanc recouvrant mes cheveux, porte-bloc et stylo en main. Les bruyantes chaînes d’acier et les lourdes barrières métalliques claquaient brutalement, la vapeur s’élevait, et les douches où l’on arrosait les vaches avant leur mort n’étaient qu’à quelques mètres, dans le couloir incliné menant à l’enclos à étourdir. L’une après l’autre, les vaches recevaient un coup d’aiguillon électrique pour les obliger à avancer.

Les yeux roulants et terrifiés, les narines dilatées au maximum, certaines avaient même l’écume à la gueule. Plus elles approchaient de l’enclos, plus elles s’agitaient frénétiquement, se contorsionnant dans tous les sens pour essayer de reculer… n’importe où, mais ailleurs. Plus elles résistaient, plus les douloureuses piqûres du bâton électrique les forçaient à avancer.

MON PREMIER MEURTRE

Je me suis raidie pour assister à mon premier meurtre (une heure plus tôt, j’avais avalé un sédatif pour la première fois de ma vie, et ça me permettait de tenir). Quand la vache est enfermée dans l’assommoir, elle lève les yeux, et un pistolet à cheville percutante est dirigé vers sa tête. Une tige de métal longue de sept centimètres pénètre son crâne et la rend inconsciente. Des essais répétés peuvent être nécessaires pour pénétrer au bon endroit. C’est ce qui est arrivé et la vache essayait désespérément d’échapper au fusil en fracassant son corps d’un côté à l’autre de l’assommoir. Nos yeux se sont rencontrés juste au moment où la tige pénétrait son cerveau. Ma vie s’est figée à ce moment-là, et je lui ai fait la promesse de passer le reste de ma vie à faire l’impossible pour faire fermer les abattoirs. Les notes maculées de sang prises en 1981 sont encore dans mes dossiers.

Bien d’autres vaches, moutons, cochons et chevaux ont subi le même sort pendant mes inspections subséquentes de divers abattoirs. Ce sont les cochons qui crient le plus fort et se débattent le plus pour échapper au bourreau. Les souffrances les plus prolongées auxquelles j’ai dû assister se sont déroulées en Nouvelles-Galles du Sud, alors qu’une truie élevée en liberté se rapprochait du pistolet à percuteur. Elle était hystérique, l’écume à la bouche, et sa poitrine se soulevait et s’effondrait pendant qu’elle essayait, vaillamment et continuellement, de s’échapper. Je mourais d’envie de crier, «Arrêtez! Ça suffit!», de la prendre dans mes bras pour la calmer, de lui donner de l’eau pour la désaltérer, et de l’emmener en lieu sûr. De la fumée s’est élevée de ses tempes alors que l’homme tenait fermement le pistolet, plus longtemps que d’habitude, de chaque côté de sa tête.

L’an dernier, 55 milliards d’animaux ont été abattus pour leur viande et le bilan des victimes augmente chaque année. La population humaine mondiale est de 6,5 milliards et va en augmentant. Les humains sont voracement avides de la chair des autres animaux; nous ne semblons pas pouvoir avaler assez vite leurs cuisses, leurs ailes, leurs flancs ou leurs têtes. Notre dépendance à la viande animale a engendré un niveau de terreur et de violence astronomique et inégalé sur la planète. Échangeons les rôles ne serait-ce qu’une fois, mettons les humains dans la file d’abattage, et voyons à quelle vitesse les choses changeraient!

Le bac était rempli de visages

Il m’a fallu 25 ans pour m’enchaîner au plancher de mort de l’abattoir et dire non. Nous avons arrêté la tuerie pendant quelques heures, jusqu’à ce que la violence et la colère du propriétaire et des ouvriers s’abattent lourdement sur nous, leur meuleuse d’angles vrombissant en nous lançant de dangereuses étincelles au visage. En commençant à couper, le propriétaire a grondé d’une voix sinistre «Je vais bien profiter de ce moment». Alors qu’on nous conduisait dehors sous escorte, nous sommes passés à côté d’un bac débordant des visages de vaches tuées la veille.

Un coup plus dur nous attendait à notre retour à Melbourne. La force d’âme est l’outil le plus puissant d’un militant, et l’intégrité est le roc sur lequel le mouvement de défense des animaux doit se tenir debout. Cette force a été ébranlée, et le roc a chancelé, quand j’ai lu plusieurs critiques du nouveau livre de Peter Singer, The Way We Eat: Why Our Food Choices Matter (Rodale), co-écrit avec Jim Mason. Peter Singer est certainement un écrivain éloquent, mondialement reconnu comme le «père» du mouvement de défense des animaux, et il ne fait aucun doute que ce livre ouvrira les yeux à certains. Il réussira également à nous convaincre de bannir certains types d’aliments. Par contre, Singer tourne le dos à de nombreux animaux et ferme les yeux sur leur massacre brutal, approuvant tacitement leur mort par ses prudentes tentatives de maintien du statu quo. Il est bien plus facile pour Singer de recommander au public (et plus facile à avaler pour celui-ci) le type de viande dont la consommation est la plus «humaine» – devrait-on manger du poisson de pisciculture ou du poisson sauvage – ou d’expliquer, comme si cela était la chose la plus naturelle du monde, comment devenir des «carnivores consciencieux». Contentez-vous de vous assurer que les animaux que vous mangez proviennent d’élevages dits «humains» plutôt qu’industriels.

Les récentes entrevues médiatiques de Singer semblent placer les abolitionnistes dans le camp des «fanatiques». Je refuse de considérer ceux qui s’opposent aux abattoirs et à l’assassinat organisé et systématique d’autres êtres comme des fanatiques. Nous sommes minoritaires. Il est tristement évident que Singer est plutôt un oncle qu’un père pour les animaux. À l’occasion de la promotion de son livre, que ce soit à la radio, à la télé ou dans les journaux, Singer n’a pas profité de l’excellente occasion qui lui était offerte de promouvoir le style de vie végétalien comme le seul choix éthique pour éliminer la souffrance, la terreur et la destruction sur la planète. Comme le déclare clairement et simplement Gary Francione, professeur de droit à la Rutgers School of Law: «Devenir végétaliens est le seul but vraiment abolitionniste que nous pouvons tous atteindre, et nous pouvons l’atteindre immédiatement, en commençant par notre prochain repas.» C’est là une sonnette d’alarme qui exhorte les gens concernés et les militants de la défense animale partout dans le monde à prendre du recul et à considérer la situation dans son ensemble. Si l’on substitue l’humain à l’animal dans le raisonnement de Singer, son préjugé en faveur de l’espèce humaine devient évident. Oserions-nous argumenter que moins de coups et de plus longues chaînes rendraient l’esclavage acceptable ou éthique? Pas plus que nous ne devrions envisager detrancher «en douceur» la gorge d’un animal innocent pour nous empiffrer.

Alors que Singer défendrait certainement son approche modérée en disant qu’elle offre une étape intermédiaire pour le consommateur moyen effrayé par le mot «végétalien», elle ne sert en fait qu’à perpétuer la fausse croyance que les animaux nous appartiennent et que nous avons le droit d’en disposer à notre guise. C’est à nous qu’il revient de montrer le chemin vers l’abolition. Placer la barre plus bas, c’est mettre le doigt sur la gâchette du pistolet.

Cette activiste australienne est présidente d’Animal Liberation Victoria (ALV) depuis 1978. Végétarienne depuis près de 30 ans et végétalienne depuis une douzaine d’années. Elle édite Action Magazine et dirige un Rescue Team qui sauve et libère les animaux des élevages concentrationnaires, des abattoirs et des laboratoires de vivisection. Ses actions non-violentes dénoncent et montrent la vérité cachée derrière les murs de l’exploitation animale - Traduit de l’anglais par Hélène Dansereau,Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux, Journal AHIMSA 2006

 

 

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