Foutaises! (Lee Hall)
Les défenseurs des animaux aident l'industrie à nous dorer la pilule (Lee Hall) - Journal Ahimsa,automne 2007
L’auteure est végétalienne depuis plus de 24 ans. Avocate de formation elle a enseigné pendant quelques années à la Rutgers University les lois sur l’immigration et la protection des réfugiés; sur la défense des animaux aussi. Après avoir travaillé dans différents projets pour les droits des animaux, elle est présentement directrice légale du groupe américain Friends of Animals.

Il est maintenant clair que de sérieux dégâts découlent de notre tendance, nous les humains, à traiter la planète comme notre entrepôt, et tous les êtres vivants comme notre troupeau personnel. Et maintenant que la conscience publique se sensibilise, les sociétés sentent le besoin de s’ajuster. Mais paradoxalement, ils se sont débrouillés pour utiliser la nécessité de changer… pour justement éviter de le faire. Ce qui a donné naissance à «l’écoblanchiment», cette apparence de cultiver une conscience écologique dans l’espoir de rehausser la visibilité des produits qu’on veut nous vendre. Même les éleveurs apprennent les techniques de relations publiques. Nous savons que l’industrie agroalimentaire animale joue un rôle majeur dans le réchauffement de la planète, et dans les exodes de réfugiés et les morts massives qui s’ensuivent. Les défenseurs des droits animaux devraient donc approcher de leur apogée en tant que meneurs politiques de notre temps. Après tout, qui est mieux placé qu’eux pour conseiller un public inquiet sur les façons de réorienter son actuelle dépendance aux viandes et aux produits laitiers?
Hélas! Loin de sauter sur l’occasion, les activistes traditionnels se sont au contraire associés à une nouvelle et inquiétante forme d’écoblanchiment. En permettant à des fermes d’élevage, soi-disant plus douces avec leurs animaux, de paraître attrayantes, ils ont créé une nouvelle tendance en relations publiques. Il y a d’ailleurs un terme pour ça: «hogwashing» (mot intraduisible liant blanchiment et foutaises - James LaVeck, dans « Compassion en vente ?» Satya, Septembre 2006, a défini le « hogwashing » comme « la pratique de créer une apparence publique de compassion pour les animaux tout en continuant à les tuer par millions pour le profit »). Les éleveurs de porc britanniques et américains éliminent progressivement leurs plus étroites cages à truie tout en enveloppant bacon et saucisses dans des emballages qui louangent leur propre décence ; Waitrose, l’une des plus grandes chaînes d’épiceries britanniques, se vante que son lait profite à la faune. Whole Foods Market se flatte de créer une « fondation de compassion envers les animaux » à but non-lucratif et présente maintenant la vente de chair animale comme équivalente à une œuvre charitable, avec l’appui de pas moins de 17 groupes de défense des animaux. De façon similaire, des activistes encouragent partout l’utilisation d’œufs produits « sans cage » (un terme techniquement vague, qui veut habituellement dire «coûteux »), du géant Google à votre école locale. Ces œufs sont maintenant si populaires qu’il y a apparemment pénurie nationale.
Les producteurs de crème glacée Ben and Jerry se sont attiré énormément de publicité en étant les premiers producteurs alimentaires à annoncer qu’ils n’utiliseraient (dans quelques années, du moins) que des œufs produits « sans cage ». De nombreux éleveurs de poulets déclarent au même moment que populariser l’idée de l’élevage « sans cage » risque d’entraîner l’entassement de milliers de poules sur des planchers de hangars, causant possiblement à ces volailles des problèmes de faim, et même de cannibalisme. Les activistes peuvent préférer y voir une étape victorieuse vers le nirvana animal ; pourtant, de nombreuses entreprises pro-animaux, produisent pendant ce temps des desserts sans œufs… et même sans lait. La dernière chose dont ces entreprises d’approche éthique ont besoin, c’est de compétition de la part de pieux vendeurs de produits laitiers appuyés par les défenseurs des animaux.
Viande bio et libération animale
Et puis il y a le Ranch Niman. Cette société nous exhorte à servir avec fierté « le meilleur bœuf, le meilleur porc et le meilleur agneau naturels au monde » et a eu l’audace de se présenter et de prendre la parole à un rassemblement nommé Taking Action for animals 2007 (Passer à l’action pour les animaux). Annoncée comme la plus grande conférence nationale du mouvement de protection des animaux, Taking Action a donné, en laissant prendre le micro à des fournisseurs de chair animale « approuvés », un bel exemple de la tendance à convertir les entreprises agroalimentaires en sociétés pro-animaux. Un organisme de charité nommé l’Animal Welfare Institute (l’Institut pour le bien-être des animaux) a apparemment payé 10 000$ pour présenter ce publireportage.
Bref, le hogwashing offre au consommateur la possibilité de manger de la chair animale tout en défendant, par la même occasion, les droits des animaux. Et ça ne veut même pas nécessairement dire que les gens mangent moins des anciens produits moins acceptables. Considérer les animaux, même bien traités, comme des denrées de base, ce n’est pas les protéger. L’ultime trahison d’un animal est particulièrement brutale quand cet être vivant a été traité presque comme un animal de compagnie (comme les animaux du Ranch Niman, qui, paraît-il, sont emmenés à l’abattoir par quelqu’un qui les connaît par leur nom). Prendre au sérieux les intérêts des animaux, c’est tourner le dos à l’industrie agroalimentaire animale.
Quand les défenseurs des droits animaux acquièrent trop de «maturité et de sophistication» pour agir, ils sont louangés par les médias grand public pour avoir acquis de l’«influence» - louangés, en fin de compte, pour s’être si bien adaptés aux valeurs d’entreprise de leur culture. « Au lieu de dire les choses comme elles sont, nous apprenons à présenter les choses plus modérément », a déclaré au New York Times un activiste du sauvetage dans les fermes. Seul le foie gras est donc hors-limites (pour le moment - un foie gras éthique et médaillé sera bientôt disponible). Il semble que tous les autres produits animaux sont acceptables, selon les conseils des activistes « adultes ». Même le veau est acceptable de nos jours - oui, il existe une version non-encagée des petites vaches mortes, comme s’est empressé de s’en assurer le chef cuisinier Wolfgang Puck, et les activistes félicitent maintenant ce dernier d’avoir renoncé aux cruels producteurs de veau.
Évidemment, « dire les choses comme elles sont» ne vous fera gagner aucun concours de popularité. Le New York Times cite, comme remarque faisant autorité sur le sujet, le PDG d’un groupe d’éleveurs de bétail qui déclare que les anti-carnivores sont « si saugrenus » que personne ne leur prête attention. Malheureusement, quand les groupes de défense plus conservateurs cherchent la fortune et l’accord facile du public aux dépens des valeurs de base, ils considèrent eux aussi toute personne engagée envers ces valeurs comme gênante. Seulement voici une vérité gênante: pendant que les activistes flirtent avec les riches propriétaires de grilladeries, vendeurs de crème glacée et éleveurs, l’anéantissement des animaux en liberté de la planète- largement causé par les laiteries et les fermes d’élevage du monde - s’accélère hors de tout contrôle. Un vrai mouvement de défense des animaux ne devrait-il pas appuyer systématiquement les travaux qui tentent de conserver l’eau et la nature et éviter de favoriser ce qui déboise et pollue celle-ci ?
UNE ARNAQUE: la viande bio -heureuse
Un autre groupe populaire de défense des animaux a nommé digne d’éloges « l’option préférentielle envers les usines de poulets abattant les animaux en atmosphère contrôlée » de Burger King (ça veut dire des abattoirs munis de chambres à gaz). Mince. Est-ce qu’un vrai mouvement de défense des animaux ne devrait pas plutôt faire la promotion de bars à jus, par exemple? Ah, mais environ 97 % des donneurs potentiels aux organismes de défense des animaux mangent du poulet. Peu de groupes organisés choisissent donc de risquer leur potentiel de croissance pendant que les forêts du monde sont abattues pour faire place aux élevages d’animaux et aux cultures pour les nourrir. Il est plus facile pour les dirigeants des organismes de charité de maintenir qu’un retour à un fac-similé des fermes familiales d’antan redonnera un sens « éthique » à nos relations avec la planète et ses formes de vie. Et voilà comment le Ranch Niman a réussi à se donner l‘air « d’agir pour les animaux ».
Les environnementalistes nous préviennent - avec raison - que les produits chimiques et les pathogènes endémiques aux fermes d’élevage peuvent aussi contaminer le sol, l’eau, les produits animaux, et nos propres corps. Mais les problèmes écologiques ne se limitent pas aux gros producteurs. Une vache en pâturage est toujours une vache ; elle a besoin de beaucoup d’eau et de nourriture… et d’un lieu pour les éliminer. Toutes les formes d’élevage agroalimentaire requièrent de grandes quantités de combustibles fossiles et gênèrent un puissant mélange de gaz à effet de serre. Pourtant, certains végétariens, convertis pour des motifs politiques ou de conscience, « commencent à réorienter leur activisme vers la consommation de viande renouvelable », a récemment déclaré l’agence Reuters, citant un chef cuisinier qui a évité la viande pendant 20 ans, et qui croît maintenant que la tendance à nourrir d’herbe le bétail constitue le « nouveau végétarisme ». D’aussi bizarres déclarations peuvent facilement être publiées, vu le traditionnel désir de notre culture de maintenir son droit de vie ou de mort sur les animaux. La vérité la plus gênante de toutes? Nous devons remettre en question notre propre autorité si nous voulons réparer notre relation avec notre planète. Nous devons apprendre à respecter la vie, avant justement que la vie telle que nos la connaissons ne disparaisse. Nos pratiques actuelles devraient annihiler la moitié des espèces végétales et animales avant l’an 2100, selon le biologiste Edward O. Wilson. Au moment même où vous lisez ces mots, des animaux sauvages sont exterminés pour faire place à des entreprises comme le Ranch Niman, le Wolfgang’s Steakhouse, et Whole Foods Market. Leur habitat sera converti pour contenir des denrées vivantes, destinées à mourir dans un lieu où les travailleurs humains accomplissent sous pression et à longueur de journée des douzaines d’actions déshumanisante.
Pénuries alimentaires et instabilité politique
Et maintenant que les biocombustibles et le fourrage se disputent l’espace avec les cultures vivrières, nous allons vers de sérieuses pénuries alimentaires. Cette crise sera exacerbée par les effets des changements climatiques, qui en entravant la croissance des récoltes, causeront des émeutes et de l’instabilité politique. Compte tenu de tout ceci, quelle sorte de précédent les activistes des régions bien nanties établissent-ils? Imaginez de quoi la planète aurait l’air si tout le monde consommaient autant de viande et de produits laitiers que les Nord-Américains. De fait, en seulement neuf ans, on s’attend à ce que les peuples des économies en développement consomment 30 % plus de bœuf, 50 % plus de porc et 25 % plus de volaille. Le porc et les gras animaux en général constituent le quart des calories consommées en Chine, comparé à seulement 6 % il y a vingt ans. La Chine est maintenant le troisième producteur laitier au monde, alors que sa population a longtemps dédaigné les produits laitiers. Même si des recherches ont fait le lien entre la conversion à un régime occidental et les risques accrus de cancer du sein, Xinran, auteur de What the Chinese Don't Eat (Ce que les chinois ne mangent pas) croit que la conversion de la Chine aux produits laitiers pourrait provenir de son admiration pour les coutumes occidentales. Même l’Inde, avec sa considérable population végétarienne, a vu la consommation de poulet presque doubler depuis 2000. Ce qui apparaît aux analystes de marché comme une réussite du développement économique grève en fait lourdement nos récoltes de céréales, a reconnu le magazine Newsweek, car sept kilos de fourrage sont nécessaires pour produire chaque kilo de viande de bétail. Nous les citoyens de la société d’abondance, qui pouvons nous permettre le temps et le luxe d’agir, devrions fournir des modèles rationnels d’un activisme dont le but n’est pas d’accepter l’exploitation animale. D’excellents modèles existent, allant des jardins communautaires et des projets de fermes coopératives végétaliennes-bio aux foires éducatives et culinaires - dont le très populaire festival végétalien de Londres est un bel exemple.
L’an dernier, le bureau des nouvelles de l’Université de Chicago a annoncé le travail des assistants professeurs Gidon Eshel et Pamela Martin - travail que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture a rapidement considéré comme une étude-clé sous le titre Vegan Diets Healthier for Planet, People Than Meat Diets (L’alimentation végétalienne est plus saine pour la planète et les humains que l’alimentation carnivore). Ces chercheurs ont démontré que les végétaliens épargnent à l’atmosphère environ une tonne et demie de gaz à effet de serre par personne par an, en comparaison avec les omnivores qui consomment le même nombre de calories. Le service de presse de l’université a distribué son communiqué accompagné de photos des deux scientistes se préparant des salades de fruits et légumes sur un comptoir de style cuisine au milieu des étagères de livres - en inspirant ainsi d’autres à placer des intérêts culinaires consciencieux au cœur de leur travail et de leurs préoccupations. Eshel, notamment, a déjà élevé du bétail, mais il cultive maintenant sur sa ferme des légumes biologiques. Un activisme aussi quotidien devrait aider les gens à réaliser que les plaines fertiles de l’Amérique du Nord et les forêts équatoriales d’Amérique du Sud, doivent être sauvées des parcs d’engraissement et des vastes monocultures fourragères de maïs et soya. À mesure que la demande diminuera et que les élevages seront graduellement éliminés, la pression que nous exerçons sur les populations de chevaux et d’ânes sauvages, d’élans et de bisons, et aussi sur les grands carnivores, commencera à diminuer, et nous cultiverons enfin quelque chose qui nous manque depuis longtemps : le sentiment de vivre en harmonie avec le reste de notre communauté biotique.
Quelle tragédie ce serait si nous passions à côté de cette occasion. Quelle tragédie ce serait si les activistes de la relève, de Chine ou d’ailleurs, en venaient à considérer que la défense des animaux consiste à traiter humainement des vaches transformées en matière première. Sur toute la planète, l’espace utilisé par 6,6 milliards d’humains est immensément élargi quand les animaux sont élevés comme nourriture. Il n’y a rien là de viable, encore moins de clément. Arrêtons donc de fantasmer et venons-en au fait. Nous n’avons nul besoin de ce que l’industrie agroalimentaire animale veut nous vendre.
Traduit de l’anglais par Hélène Dansereau - Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux- Journal AHIMSA 2007