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Plaidoyer pour l'abolition de la viande (Valérie Fortin)

ValerieFortin@gmail.com
Ce texte est une version revue et augmentée d'un article publié à l'automne 2008 dans le Journal
AHIMSA

Plutôt que d'œuvrer à réformer l'esclavage animal en s'imaginant rendre un jour les conditions d'élevage et d'abattage des animaux de boucherie plus « douces » et « humaines », pourquoi ne pas militer simplement pour l'abolition de cette industrie qui n'a jamais eu et n'aura jamais, sur le plan éthique, sa raison d'être ? Un mouvement international pour l'abolition de la viande prend actuellement forme et, aussi utopique l'idée puisse-t-elle sembler à première vue, il n'en demeure pas moins que sa concrétisation sauverait non seulement des milliards d'animaux chaque année, mais également des millions d'humains et, possiblement, la planète entière. 

« BÊTES À BORD »

Pour une rare fois au Québec, une équipe de télévision [i] a osé, en février dernier, dénoncer les conditions abominables de transport des animaux de boucherie prévalant ici et ailleurs au Canada. Les images et les hurlements vues et entendus dans ce documentaire hantent encore même les plus « endurci(e)s » d'entre nous, et ont sans doute choqué et troublé des milliers d'auditeurs qui ignoraient totalement, dans l'ensemble, l'existence de telles pratiques moyenâgeuses. On y a vu, notamment, des cochons n'ayant pratiquement jamais eu l'occasion de se mouvoir soudainement sommés de s'engager sur des passerelles et dans des escaliers de métal à la vitesse grand V, poussés, bousculés, terrorisés, battus, piqués, électrocutés… Des verrats au groin fracturé à coup de barre de fer et aux dents cassées aux cisailles avant l'embarquement pour leur enlever le goût de se battre durant le transport – et d'abîmer ainsi la viande sur pattes qu'ils sont – et ce, pour une simple question d'économie de séparateurs dans les camions… On y a vu des « vétérinaires » de l'ACIA (l'Agence canadienne d'inspection des aliments) détourner les yeux des groins ensanglantés des verrats gémissants… Des animaux succombant avant l'arrivée à l'abattoir (deux millions par année au pays), des animaux trop faibles, traînés de force, qu'on jettera en bas du camion pour qu'ils agonisent dans le stationnement… Des voyages qui peuvent légalement durer jusqu'à 72 heures, dans la canicule extrême comme dans les froids les plus mordants, sans compter les heures d'attente aux douanes ni le fait que le compteur revienne à zéro à chaque frontière… Des animaux déshydratés, affamés, blessés, affolés, suffocants, agonisants... On est loin du « Dysney Land Animal » que l'industrie essaie de vendre à sa clientèle !

Ce film, aussi horrible soit-il, en montre pourtant bien peu. Nous n'avons rien vu, effectivement, des élevages comme tels, rien vu de l'enfer des abattoirs. Rien vu des truies réduites au rôle de machines à saucisses, condamnées à vivre selon deux positions dans leur stalle de gestation : couchées ou debout. Rien vu des poules pondeuses en batterie, entassées jusqu'à sept dans des cages minuscules, devenues folles et s'entredévorant. Rien vu des vaches constamment en deuil de leur progéniture, surexploitées, au pis au bord de l'explosion ; rien vu de leurs veaux malades, envoyés au camp d'engraissement, esseulés, enchaînés dans leur cage ou leur boîte de plastique. Rien vu des poussins mâles broyés ou laissés pour mort dans des poubelles, des canards gavés s'étouffant dans leurs vomissures, des porcelets castrés et caudectomisés à froid, des bœufs suspendus par une patte se réveillant de leur « étourdissement » pendant leur égorgement, de la terreur de leurs semblables attendant leur tour… Rien vu des poules plongées encore vivantes dans les cuves d'échaudage…
 
On aimerait croire qu'il s'agit là de cas isolés, que ces histoires d'horreur proviennent forcément des États-Unis ou d'Asie… On s'imagine qu'ici tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour les animaux, que les éleveurs ont le temps, l'argent et les moyens de les chouchouter comme ils le font dans les annonces à la télévision… !

CRUEL DESTIN
 
Plus de cinquante milliards d'animaux dans le monde, dont au moins 600 millions au Canada, sont ainsi condamnés, chaque année, au cruel destin les attendant dans les élevages intensifs, les transports, les encans, les abattoirs. Et les questions qui s'imposent d'emblée sont évidemment celles-ci : comment l'industrie, incluant tous ses exploitants – dont les gouvernements, complices –, ose-t-elle infliger de si graves sévices à des êtres vivants et extrêmement sensibles ? Comment a-t-on pu sombrer ainsi dans la logique de l'efficacité et du rendement économique au point de nier le moindre des intérêts physiologiques et psychologiques de ces animaux, et de les traiter comme de vulgaires marchandises inanimées ?! Comment une société, qui se croit « évoluée », peut-elle cautionner de telles pratiques ?!

Aucune loi canadienne ne protège ceux que le destin a tristement nommés : « animaux de boucherie ». Seuls des « codes de pratiques recommandées » existent et, en plus de sanctionner des méthodes d'élevage extrêmement cruelles, leur application, volontaire, est laissée à la discrétion de chaque producteur… Une vraie farce !

RÉFORME VS ABOLITION

Des organismes et des personnes se portant à la défense des animaux de ferme proposent d'interdire le transport des bêtes et de confier leur exécution à des abattoirs mobiles ou, tout au moins, d'abattre sur place les animaux qui ne sont pas en état d'être transportés. À défaut de cela, on suggère de réduire la durée de transport maximale, d'imposer des pauses plus fréquentes pour abreuver, nourrir et laisser se reposer les animaux, tel que cela se pratique en Europe. D'installer des systèmes de chauffage et de ventilation dans les camions, d'améliorer l'application des règlements de transport. Plusieurs recommandent également, concernant l'élevage lui-même, de bannir les cages, les mutilations à froid, l'isolement, la surpopulation, le gavage, la reproduction intensive, bref, l'élevage industriel lui-même.

Ce serait évidemment un moindre mal que toutes ces recommandations soient enfin appliquées, mais est-ce réaliste de croire qu'elles pourraient l'être un jour et, surtout, ne pouvons-nous pas faire bien mieux que cela ?

D'aucuns suggèrent que la solution se trouve dans la chasse ou dans les élevages bio ; ils aiment à croire qu'ainsi, ils mangent du « cochon heureux » ou de « l'orignal chanceux » et, l'esprit tranquille, ils en redemandent une deuxième portion. L'image bucolique en fait saliver plusieurs mais, au nombre d'humains carnivores sévissant présentement sur Terre, il serait évidemment impossible aux fermettes et à ce qu'il reste d'animaux sauvages de sustenter ces milliards de bouches, toujours plus nombreuses et avides de chair et de sang…

La pire illusion est de croire qu'on pourra un jour produire, engraisser puis exterminer annuellement, pour le seul plaisir de nos égoïstes papilles, tous ces animaux sans leur infliger de terribles souffrances physiques et psychologiques. De croire que les animaux d'élevage biologique ne souffrent pas de leurs conditions de vie et de mise à mort. De croire que les animaux sauvages ne souffrent pas de leur exécution.
En vérité, les premiers sont transportés et éliminés, comme les autres, dans les abattoirs industriels, avec tout ce que cela comporte de souffrances. De plus, comme le fait si bien remarquer l'abolitionniste Gary L. Francione : Les meilleures « fermes familiales » restent d'horribles endroits pour les animaux. [ii]
Quant aux seconds, les animaux chassés, nombre d'entre eux ne sont que blessés et ont donc amplement le temps d'agoniser, souvent pendant plusieurs jours, avant de succomber au bout de leur sang, de faim ou dévorés par d'autres prédateurs. Et quand le chasseur retrouve sa proie, il l'achève généralement en lui plongeant un couteau dans le cœur, en l'étouffant, en l'assommant, en lui cassant le cou, en lui tranchant la gorge… Même quand l'animal est atteint directement aux poumons, sa mort est comparable à celle obtenue par noyade… Pas tout à fait le genre de mort idéale qu'on se souhaite, n'est-ce pas ?!

MOUVEMENT POUR L'ABOLITION DE LA VIANDE

Si ce documentaire visait à faire connaître les graves problèmes liés au transport des animaux vers l'abattoir – ce qui est déjà un grand pas –, il ne remettait évidemment pas en question l'existence même de la viande. Et pourtant, plus que jamais, il est aujourd'hui essentiel de se questionner sur sa légitimité, bio comme industrielle et ce, pour de multiples raisons.

Puisqu'il est théoriquement interdit de causer délibérément à un animal une douleur par quelque moyen que ce soit « sans nécessité », et que nous sommes conscients que la viande n'est pas nécessaire à notre survie (des milliards de végétaliens le prouvent depuis la nuit des temps), nous sommes donc coupables d'exploiter et d'exterminer tous ces animaux pour une simple question de goût, d'habitudes alimentaires et, évidemment, de profits. 

Un mouvement international pour l'abolition de la viande est présentement en train de se créer. Une résolution, écrite collectivement sur Internet, propose ceci :

Parce que la production de viande implique de tuer les animaux que l'on mange, parce que nombre d'entre eux souffrent de leurs conditions de vie et de mise à mort, parce que la consommation de viande n'est pas une nécessité, parce que les êtres sensibles ne doivent pas être maltraités ou tués sans nécessité, l'élevage, la pêche et la chasse des animaux pour leur chair, ainsi que la vente et la consommation de chair animale, doivent être abolis. [iii]

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE ANIMAL

Inspiré et inspirant, Antoine Comiti, l'instigateur du Mouvement pour l'abolition de la viande, en France, résume ainsi le fondement de sa démarche et de sa réflexion :

Le temps n'est-il pas venu de demander l'abolition de la viande ? Pourquoi ne pas faire de cette demande – énorme en apparence, et pourtant si simple – un objectif fédérateur du mouvement animaliste mondial ? Certes, il faut continuer de décrire, de faire sentir et de dénoncer les souffrances et les privations endurées par les animaux. Il faut continuer de demander l'interdiction des pratiques jugées comme les plus choquantes : cages minuscules, mutilations, gavage, corrida... Il faut continuer de promouvoir la réalité et l'importance de leur sensibilité, comme de la nôtre. Continuer de remettre en cause le spécisme. De promouvoir le végétarisme et le végétalisme. Mais cela ne suffit pas. Il est devenu maintenant incohérent de ne pas exprimer clairement la demande politique de l'abolition de la viande.
Nous n'osons même pas formuler cette demande tant elle nous paraît chimérique. Surtout, nous redoutons de passer pour des fanatiques qui veulent imposer leurs idées aux autres. Nous avons tort. Tort de prendre le moindre mangeur de viande pour un défenseur des abattoirs. Tort de supposer – sans savoir – que la société ne serait pas encore prête à entendre cette demande, et encore moins à en débattre.
Au 18e siècle, l'esclavage des humains était légal, et une pièce maîtresse de l'économie coloniale. Il paraissait alors chimérique d'imaginer abolir cette pratique universelle et millénaire. Inspirons-nous des activistes d'alors qui se sont organisés pour la rendre illégale. Oeuvrons à notre tour, chacun à notre manière, à une vaste campagne mondiale pour l'abolition de la viande.
[iv]

UNE INDUSTRIE DESTRUCTRICE

Aussi utopique l'idée puisse-t-elle sembler aux viandistes convaincus, la nécessité d'abolir cette industrie dont la cruauté dépasse tout entendement surviendra peut-être bien assez tôt, de toute façon, pour des raisons de santé publique (les épizooties contamineront les humains de plus en plus), d'environnement (lorsque le fumier débordera des sols érodés, cours d'eau et nappes phréatiques, lorsque les gaz à effets de serre nous incinéreront vivants) ou de manque de ressources (en eau potable, en céréales, en pâturages…). Les grands gagnants seront alors, par la bande, ces milliards d'animaux qui ne seront plus fabriqués, séquestrés, entassés, mutilés, torturés, transportés, battus et massacrés pour nourrir une économie sans scrupule et des humains manipulés qui croient avoir besoin de les ingurgiter pour bien vivre.

En attendant, hélas, les animaux et les animalistes ne sont pas au bout de leur peine. L'industrie agro-alimentaire réussit non seulement à occulter aux yeux du public l'extrémisme de sa violence, mais parvient également à faire passer les défenseurs et défenseuses des animaux pour les « méchant(e)s  extrémistes »… La violence n'est plus associée à ceux et celles qui l'infligent mais à ceux et celles qui la dénoncent et qui veulent l'atténuer ou l'abolir… Cherchez l'erreur ! On préfère tirer sur les messagers plutôt que de subir le douloureux examen de conscience que de telles connaissances imposent. Nul n'est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir…

RÉINVENTER LE MONDE, POUR LE BIEN DE TOUS

Dans ce texte, je mets l'accent presque uniquement sur la souffrance animale car elle m'apparaît être à elle seule un motif largement suffisant pour mettre un terme définitif à cette industrie extrêmement malsaine et morbide. Toutefois, de multiples autres facteurs devraient inciter les plus insensibles spécistes à endosser également l'idée de cette abolition, ne serait-ce que le souci de leur propre santé et de celle de leurs enfants, et la sauvegarde de l'environnement dans lequel ils évoluent et dans lequel ils ont plongé leur progéniture et tous leurs descendants. Aussi, même les consommateurs de viande peuvent militer pour l'abolition de cette industrie, notamment certaines personnes incapables, malgré leur bonne volonté, de mettre en pratique une alimentation strictement végétalienne.

Le démantèlement de l'élevage est une solution beaucoup plus réaliste aux problèmes actuels que sa réforme. En abolissant la viande, l'industrie agro-alimentaire n'aura qu'à se recycler et à produire de la nourriture végane. Au nombre de bouches à nourrir, elle ne fera pas faillite ! Ça bousculera nos habitudes alimentaires, certes, mais quel est ce désagrément comparé aux souffrances aussi inouïes qu'inutiles que subissent chaque jour les animaux d'élevage ?!
Au lieu de la subventionner grassement avec notre argent – nous obligeant à être complices du carnage –, les gouvernements subventionneront plutôt sa transformation en une industrie sans cruauté.

Abolir la viande à l'échelle planétaire permettrait de nourrir tous les humains de la Terre. Les immenses cultures de céréales alimentant présentement le bétail pourraient sauver la vie aux six millions d'enfants mourant annuellement de faim et rassasier les 923 millions d'humains souffrant présentement de malnutrition. [v] Si seulement nous le voulions…

À quand une Commission sur les droits des animaux au Québec ? À quand une vaste consultation dans tout le pays sur les exigences des Canadiens et Canadiennes quant au respect des animaux ? Il s'agit parfois qu'un pays emboîte le pas pour montrer l'exemple aux autres, pour changer le monde. Pourquoi le Québec ne pourrait-il pas devenir un modèle en matière de droit des animaux, plutôt que de traîner de la patte comme il le fait depuis trop longtemps ? Notre peuple est-il aussi indifférent à la souffrance animale qu'il le laisse paraître ?! J'en doute beaucoup.

Malgré le pessimisme que m'inspire la réalité, je ne peux m'empêcher de rêver au jour où nous nous remémorerons avec effroi et consternation notre barbarie actuelle.

Vouloir changer le monde n'est pas une utopie, mais un devoir.

[i] L'émission Enquête de Radio-Canada diffusait, le 21 février 2008, le documentaire : « Bêtes à bord », de la journaliste Ginette Marceau et du réalisateur Denis Roberge.
 
[ii] http://www.abolitionistapproach.com/fr/2007/02/07/viande-d-animaux-heureux-un-pas-vers-l-abolition-ou-une-excuse-permettant-la-consommation-d-animaux/#more-34
 
[iii]
http://abolitionblog.blogspot.com/
 
[iv] Ibidem
 
[v]
http://www.fao.org/newsroom/fr/news/2008/1000923/index.html

Note : Pour un dossier complet sur les tenants et les aboutissants du projet d'abolition de la viande, avec statistiques à l'appui, rédigé par Estiva Reus et Antoine Comiti, voir : Les Cahiers Antispécistes, n° 29 (février 2008), disponible en ligne au :

http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article363


Lettre de la part d'un monde végétalien (Joanna Lucas)

Publié par marjolainejolicoeur le 28-nov-2008 à 14:06 dans libération animale. 0 commentaires. Permanent.
 

Chers amis et co-activistes,

Au moment où la plupart des organisations pour les droits des animaux sont activement en train de promouvoir, préconiser et valoriser les produits animaliers et les méthodes d’élevage « humains », je vous écris au nom de trois bénéficiaires de cette clémence.

Pour l’industrie ils sont connus en tant qu’unités de production n°6, n°35 et n°67 595. Pour le consommateur « compatissant », ils sont connus en tant qu’étiquettes de bonne conscience : « le lait bio », « le veau rosé » et « les œufs bio ». Aux défenseurs du bien-être ils sont connus en tant qu’ « alternatives humaines ». Entre eux ils se connaissent en tant que mère, fils, sœur, ami. Pour eux-mêmes, ils sont simplement ce que vous et moi nous sommes pour nous-mêmes : un monde auto-conscient et autocontrôlé d’expériences subjectives, d’émotions, de peurs et de souvenirs– quelqu’un avec la certitude absolue que sa vie vaut le coup de vivre.

N°6 est mère pour la première fois.
Elle est frénétique. Son enfant a disparu. Elle arpente désespérément dans son enclos, beuglant, pleurant et appelant son petit qu’elle a perdu, craignant le pire ; ses peurs sont confirmées. Elle est l’une des milliers de femelles sans défense qui est née dans la pittoresque et verdoyante ferme de lait biologique. Elle passera sa courte vie en deuil, perdant enfant après enfant. Elle sera traite inlassablement au travers de nombreux cycles de grossesse et de deuil. Sa seule expérience de maternité sera celle de la pire perte d’une mère. A la fleur de son âge son corps cèdera, son esprit se brisera, sa « production » de lait déclinera et elle sera envoyée à l’abattage horrifiant avec d’autres mères en deuil et épuisées comme elle.


Elle
est le visage du lait biologique.

 

 

 

N°35 est un bébé de deux jours.
Son cordon ombilical est encore attaché, son pelage est encore recouvert des fluides d’accouchement, ses yeux encore flous, ses jambes tremblotantes. Il pleure pitoyablement pour sa mère. Personne ne répond. Il vivra sa courte vie en tant qu’orphelin, sa seule expérience d’amour maternelle sera celle de se languir de sa mère, sa seule expérience de connexion émotionnelle, celle de l’absence.
Bientôt, le souvenir de sa mère, de son visage, sa voix, sa senteur auront fané, mais la douloureuse et irrépressible aspiration à sa chaleur sera toujours là. A l’âge de quatre mois, lui et les autres orphelins comme lui seront entassés dans des camions et amenés à l’abattoir.
Même traîné sur le sol de l’abattoir, il sera toujours en train de chercher sa mère, désirant toujours désespérément sa présence encourageante, surtout dans ces moments sombres où il sera effrayé et aura besoin d’elle plus que jamais – au milieu des visions d’horreur, des bruits et des odeurs de la mort autour de lui. Dans sa détresse, dans sa recherche d’un peu de consolation et de protection, il, comme la plupart de petits veaux, va essayer de téter les doigts de son tueur.

Lui est le visage du « veau rosé » que les « patrons de restaurants responsables » sont encouragés à proposer à leur menu

 
 

N°67 595 est l’une des 80 000 poules dans un établissement familial d’œufs biologiques. Elle n’a jamais vu le soleil ni senti l’herbe sous ses pieds, elle n’a jamais rencontré sa mère. Ses yeux piquent à cause des fumées brûlantes d’ammoniac, son corps déplumé est couvert de blessures et d’abrasions, ses os sont cassants à cause de l’épuisement par la production d’œufs, son bec coupé est palpitant de douleur. Elle est exténuée, épuisée et défaite. Après toute une vie de privation sociale, psychologique, émotionnelle et physique, elle s’en sort en picorant des cibles fantômes pendant des heures sans fin. Elle a deux ans et sa vie est terminée. Sa production d’œufs a diminué et on s’en débarrassera par les moyens les moins chers – elle sera gazée avec les autres 80 000 poules de sa communauté. Cela prendra trois jours complets pour finir le travail. Pendant deux longues journées elle entendra les bruits et respirera les odeurs de ses sœurs en train de mourir dans les bidons de gaz à l’extérieur de son étable. Et à la troisième journée ce sera à son tour. Elle sera attrapée par ses jambes et amenée dehors pour la première fois de sa vie et, comme toute un chacune de ces 80 000 poules épuisées, comme chacune de ces 50 milliards de victimes annuelles de notre appétit, elle se battra pour continuer à vivre et elle n’acceptera aucune explication et aucune justification pour être privée de sa pathétique vie unique.

Elle est le visage des « œufs biologiques » dont nous encourageons l’utilisation par les campus universitaires, les entreprises et les consommateurs.

 
 

Ce sont les « bénéficiaires » de pratiques de « l’agriculture humaine » que nous, les défenseurs d’animaux, sommes en train de développer, promouvoir, et récompenser publiquement en encourageant les consommateurs « compatissants » à acheter les produits que nous ne connaissons pas comme étant autre que de la misère. Les pratiques tellement « humaines » que, si nous étions forcés à les endurer, nous ne pourrions les décrire comme humaines.

Nous, les activistes, savons qu’il n’existe pas d’élevage compatissant, responsable ou éthique à aucune échelle. Nous savons que la seule alternative éthique et humaine est la vie végétalienne.

Pourquoi sommes-nous si peu nombreux à dire la vérité ? Pourquoi décrivons-nous les produits « biologiques » en tant qu’humains alors que nous connaissons l’horreur que ces pratiques infligent sur leurs victimes ? Pourquoi nous mentons-nous à nous même et au public sur le fait que l’élevage « responsable » est tout sauf un mythe, une combine de marketing, un label trompeur ? Pourquoi tant parmi nous abandonnent les vies animales en encourageant la consommation de leur chair, œufs et lait, quand notre seul devoir est de nous battre pour leurs vies comme si c’étaient les nôtres ? Pourquoi soutenons-nous la pratique de la consommation d’animaux quand nous la savons si brutale, inexcusable, excessive et complètement inutile ? Pourquoi récompensons-nous les consommateurs qui en demandent plus alors que l’élimination de cette pratique est notre lutte principale ? Pourquoi renforçons-nous et encourageons-nous les présomptions spécistes du monde, quand notre travail, notre seule tâche en tant qu’éducateurs végétaliens et activistes est de défier et de changer ces préjugés en offrant une nouvelle façon de considérer les animaux non-humains, une nouvelle manière d’interagir avec eux, un nouveau mode de vie, une nouvelle manière d’être dans le monde ?

Beaucoup d’entre nous justifient notre approbation de produits animaliers « humains » et notre poursuite de réformes sociales en disant que le monde n’est pas prêt à changer, qu’il pourrait ne jamais devenir végétalien, que le meilleur que l’on puisse accomplir est de réduire la souffrance des animaux condamnés aujourd’hui. Mais ce n’est pas vrai. Ce n’est pas un fait. C’est une peur – une peur d’agir, un échec de volonté, une attitude défaitiste et, en fin de compte une prophétie qui s’accomplit d’elle-même.

La vérité c’est que le monde peut changer. En effet, le monde a déjà changé beaucoup de fois auparavant, et il a changé de façons qui semblaient impossibles à ce moment là. La vérité c’est que le monde changera, mais seulement si nous travaillons dans le but de ce changement. Il restera pareil si nous, les agents de changement autoproclamés, l’encouragerons de rester pareil. Il changera si nous dirons tous la vérité : qu’il n’y existe pas d’élevage ou d’utilisation d’animaux de quelconque manière qui soient humains, la vérité que la seule alternative humaine est la vie végétalienne, la vérité que l’élevage de quelconque échelle est un désastre éthique et environnemental, la vérité que les animaux sont des personnes comme toi et moi, mais simplement non-humains et qu’ils ont le même droit inhérent que toi et moi à la vie et à la liberté. La vérité que la vie végétalienne n’est pas un choix de « style de vie » mais un impératif moral.

Nous pouvons faire mieux. En effet, nous avons l’obligation de faire mieux.

Je vous invite à voir par vous-mêmes combien peut être accompli quand un petit groupe d’activistes dédiés consacrent tout leur temps et ressources à une éducation végétalienne qui ne sape pas, mais est en harmonie avec notre but ultime – la Libération Animale – et quand le message Go Vegan (deviens végétalien) est central à toute et chacune de ses communications, à partir des ressources en ligne, passant par la littérature imprimée, les publicités, les démonstrations, les affichages, les événements de soutien, aux explorations en profondeur des personnalités d’animaux d’élevage – détaillés dans les portraits individuels publiés sur le Blog de la Prairie.

Sur un budget minime, avec un groupe d’éducateurs de véganisme bénévoles, qui sont déterminés à dire toute la vérité sur la production de la viande, du lait et des œufs, une petite organisation (populaire) comme Peaceful Prairie Sanctuary a pu construire quelque chose d’aussi grand. Alors que les organisations opulentes ont non seulement échoués à mettre en valeur ce message, mais l’ont sapé au travers des années de travail anti-végan. Un monde végétalien éclatant pousse au milieu du monde non-végétalien, un endroit où les animaux réfugiés sont vus et représentés comme les personnes qu’ils sont de droit, un endroit où les résidents humains travaillent inlassablement pour rien de moins qu’une libération totale, un Etat Libre au cœur de ce monde subjugué par l’homme, un endroit où les principes d’abolition sont appliqués en mots, en pensées et en actes. Une enclave végétalienne dont seule la présence a déjà changé la géographie physique, politique, psychologique et spirituelle du monde.

Je vous invite à faire cette expérience par vous-mêmes. Rejoignez nous dans notre lutte afin d’étendre sa portée. Aidez nous à la rendre sans frontières.

Joanna Lucas
Peaceful Prairie Sanctuary-
http://www.peacefulprairie.org/letterFr.html

Abolitioniste ou réformiste?

 Devons-nous militer pour des cages plus grandes et des chaînes plus longues ou pour l’abolition totale de l’exploitation des animaux. Est-ce que les lois pour réformer les conditions de détention des animaux amènent leur libération ou encore plus d’exploitation?

On voit apparaître de plus en plus sur le marché de la viande heureuse ou provenant d’animal élevé en liberté. Les carnivores-consommateurs se sentent ainsi moins coupables de «digérer des agonies .»  Pourtant même l’étiquette biologique ne rend pas la viande plus compatissante ou moins violente. La douleur des animaux reste entière, parce que la finalité est toujours la violence de l’abattoir. Quand de soi-disant militants pour les droits des animaux applaudissent une hypocrite amélioration des conditions de vie des animaux-prisonniers, cela fait avant tout l’affaire de l’industrie des produits animaux qui peut ainsi se vanter d’aimer les animaux. Mais on ne peut prétendre aimer les animaux et en même temps les exploiter et les tuer. Les véritables libérateurs des animaux militent non pas pour que les chasseurs tuent avec compassion, mais pour l’abolition complète de la chasse. Ils militent pour que la vivisection abandonne définitivement les expériences sur les animaux et se tourne vers une vision globale de la santé; la vivisection n’est pas un mal nécessaire mais un mal tout court. Nous n’avons pas le droit d’exploiter les animaux comme s’ils étaient des objets, même si cette exploitation est étiquetée humanitaire. Les véritables libérateurs des animaux militent pour l’abolition de l’exploitation, de la hiérarchie. Ce n’est pas leur travail de militer pour l’amélioration de l’exploitation des esclaves-animaux.

N’oublions jamais pourquoi nous ne mangeons pas de chair animale. C’est avant tout parce que nous voulons définitivement soustraire des êtres vivants de la cruauté humaine, de la souffrance et de l’horreur de l’abattoir.

Cette section du blog contient des textes de différents auteur(es) sur l’abolition de l’esclavage des animaux parus dans le Journal AHIMSA (www.ass-ahimsa.net) - Le militant américain Bob Torres donne son point de vue sur l’absurdité de ce courant welfariste  qui présentement fait reculer le mouvement pour la libération des animaux, tout en trahissant nos convictions les plus profondes.

LE COMBAT POUR LE BIEN-ÊTRE ANIMAL ET SES CONTRADICTIONS  -

Bob Torres, Journal AHIMSA, automne 2006

Si un homme brutalise sa femme, lui demande-t-on d’arrêter, ou levons-nous les bras au ciel, exaspérés, en disant que s’il doit le faire, qu’il le fasse du moins en ne tapant pas aussi fort? De même, si quelqu’un s’apprête à consommer de la viande, lui demande-t-on d’arrêter, ou levons-nous les bras au ciel, exaspérés, en disant plutôt que s’il doit en manger, qu’il prenne au moins de la viande d’un animal élevé en liberté?

Ma comparaison fâche et offense probablement certains d’entre vous qui travaillent d’arrache-pied à ce que vous considérez être les intérêts fondamentaux des milliards d’animaux qui souffrent de par le monde, mais je vous assure que vous mettre en colère n’est point mon intention. J’ai eu récemment l’occasion de réfléchir sérieusement à la question du militantisme pour le bien-être des animaux, comparée à une forme de militantisme plus centrée sur l’abolitionnisme, et me suis trouvé déchiré en mon âme et conscience.

Durant le semestre dernier, j’ai aidé quelques étudiants de mon université dans la campagne de la Humane Society visant à supprimer les œufs provenant d’élevages en batterie dans le service de la restauration. J’éprouvais, secrètement, des sentiments partagés depuis le début, mais j’ai aidé malgré mes réserves. Le moment où s’est vraiment révélée à mes yeux cette discordance cognitive a été lorsque je me suis trouvé en situation de devoir relayer aux services de l’université des informations sur les producteurs d’œufs, et de devoir exposer des faits concernant l’allongement de la durée de vie et du temps de transport de ces œufs.

Alors que j’envoyais un courriel à l’un des responsables du service de la restauration de mon université contenant ces informations, j’ai eu un serrement de cœur: je me suis vu l’instrument qui allait faciliter l’exploitation des poules en encourageant la consommation d’œufs. Ce moment de décalage m’a inspiré cette réflexion: je me suis engagé pour l’abolition de l’exploitation animale et pour le végétalisme, et me retrouvais en train de contribuer à faciliter la consommation d’œufs. J’ai apaisé ma conscience en me disant que c’était mieux pour les poules, et que cela constituait peut-être une étape dans la bonne direction pour l’évolution d’une prise de conscience sur les questions d’exploitation animale dans notre université. Je trouvais aussi cela important de soutenir les étudiants de mon université qui ébauchaient une démarche vers la militantisme pour les droits des animaux. En y réfléchissant à deux fois, cependant, je me suis rendu compte que c’était justement la mauvaise tactique à adopter, et que j’étais en train de trahir mes convictions. Le combat pour le bien-être, c’est accepter la défaite avant même d’avoir engagé la bataille.

Le combat pour le bien-être accepte comme prémisse que notre autre façon de militer et but (but authentiquement végétalien et abolitionniste) ne sauraient être assez efficaces, et les remplace donc par des mesures qui (bien qu’elles puissent diminuer les souffrances à court terme) réifient en réalité la condition des animaux pour en faire des êtres que nous pouvons exploiter à souhait. D’une façon détournée donc, le combat pour le bien-être des animaux encourage la consommation de produits animaux. Cela ne contribue en aucune façon à récuser l’idée que les animaux sont à notre disposition pour en faire ce nous en voulons, mais nous donne un drôle d’allié.

ABOLITIONNISTE OU EXPLOITEUR?

Nous nous retrouvons avec des groupes qui ont exprimé une position idéologique abolitionniste s’associant avec des sociétés, des entreprises et des producteurs qui tirent leur profit de l’exploitation. En tant que mouvement, cela nous donne un air de contradiction lorsque nous appelons à l’abolition de l’exploitation animale et qu’en même temps nous encourageons l’exploitation des animaux. C’est légitimer l’esclavage en demandant des chaînes plus longues; c’est demander au bourreau de torturer plus doucement; c’est trahir les convictions que nous professons. Les critiques, bien sûr, m’accuseront de placer ma pureté idéologique confortablement au-dessus de l’intérêt à court terme des animaux qui est d’être libérés des souffrances. Ce n’est pourtant pas le cas. Si nous voulons construire un mouvement qui ait du sens, nous devons faire que ce mouvement ressemble le plus possible à la finalité que nous espérons atteindre. Nous ne pouvons pas être simultanément anti-racistes, et espérer mettre fin au racisme en racontant des blagues légèrement moins racistes, de la même façon que nous ne pouvons espérer être efficacement antispécistes en promouvant simultanément un spécisme plus gentil.

Les moyens qui amèneront la finalité de l’abolition importent. Si nos moyens ne ressemblent pas à nos finalités, nous ne concourrons qu’à recréer progressivement un monde de spécisme.

Je sais que le monde ne deviendra certes pas végétalien demain, et je sais que le combat pour le bien-être découle de l’idée que c’est à petits pas que nous devons accompagner les gens vers la prise de conscience du fait que les animaux ne sont pas là pour être exploités. Vouloir y aller progressivement est une réponse naturelle à la domination du spécisme dans le monde d’aujourd’hui, et je comprends cela. Mais notre volonté d’y aller progressivement devrait s’exprimer à travers la réduction de la quantité de viande, d’œufs, de produits laitiers, de miel et des autres produits de l’exploitation animale dans notre alimentation.

Militer de façon efficace pour le végétalisme pourrait potentiellement signifier un plus grand nombre de vies sauvées et des avancées plus grandes en faveur des animaux que les mesures qui confinent les animaux à des cages légèrement plus grandes, ou à des étables un peu mieux aérées. Cependant, le combat pour le bien-être des animaux bloque le mouvement progressif vers le végétalisme. Combien d’entre nous ont un jour rencontré des personnes qui réagissent à notre végétalisme du vainargument: «Moi, je mange de la viande d’animaux élevés en liberté…». Et combien de gens en restent là? Peut-on supposer que le fait de se battre pour le bien-être des animaux contribue réellement à limiter la consommation et l’exploitation des animaux? Les preuves que j’ai vues concernant le cas des États-Unis semblent indiquer que non. Le combat pour le bien-être constitue l’essentiel du plaidoyer en faveur des animaux ces dernières années aux États-Unis, et nous avons néanmoins été témoins d’une augmentation du nombre d’animaux consommés de plusieurs milliards. Si le combat pour le bien-être tenait ses promesses pour limiter la consommation d’animaux et amener les gens vers une prise de conscience, ne verrions-nous pas ce nombre chuter effectivement dans le même temps? Si l’élevage en liberté, et hors cage, ainsi que toutes les autres mesures prônées par le combat pour les animaux, faisaient véritablement baisser la consommation de produits animaux, pourquoi des sociétés comme Whole Foods basent-elles une aussi grande partie de leur chiffre d’affaire sur le créneau des marchés lucratifs des produits issus d’animaux élevés et abattus sans cruauté?

PLAIDOYER POUR LE VÉGÉTALISME

Dans un de ces étonnants moments de synchronisme, je me suis aussi trouvé récemment à monter une proposition de livre, et à lire des textes de sources variées pour ce projet. En lisant Speciesism de Joan Dunayer, je tombé sur un argument qui touche au cœur même de mes arguments ici, et qui m’a aidé à préciser grandement mes pensées à ce sujet ( j’ai aussi passé un après-midi à relire Rain Without Thunder de Gary Francione une véritable réussite dans son analyse de dynamiques similaires). Cette citation a capturé mon attention dans le chapitre sur «l’ancien plaidoyer spéciste»: «Certains militants qui se considèrent comme des partisans du végétalisme tolèrent la consommation de miel, ou félicitent des gens qui limitent leur consommation d’œufs à ceux provenant de poules «élevées en liberté», et celle de viande de bœuf à celle d’animaux élevés en pâturage. Le fait de manger du miel, des œufs ou de la viande de bœuf n’est pas végétalien; par conséquent, donner son aval à leur consommation n’est pas un plaidoyer pour le végétalisme. Les partisans du végétalisme exhortent les gens à ne pas consommer de miel, d’œufs ou de viande. Les non-végétaliens doivent supprimer progressivement ou éliminer immédiatement les aliments dérivés d’animaux, et non pas en substituer certains à d’autres. Il est facile d’éviter de manger du miel, des œufs et de la viande, y compris lorsque ce sont des ingrédients. Suggérer qu’il en aille autrement entrave, plus que ne fait avancer, le végétalisme.»

Dunayer poursuit en parlant de la façon dont un groupe (Friends of Animals) a, à lui seul, poussé Whole Foods à supprimer progressivement ses ventes de produits animaux après que son PDG John Mackey a annoncé qu’il était devenu végétalien. Elle se demandait si d’autres groupes avaient trouvé la réussite de cette requête trop improbable, ou si les autres n’étaient simplement pas disposés à s’opposer aux normes pour le bien-être des animaux instituées par Whole Foods et ses fournisseurs. Dunayer souligne que «De telles normes ne font pas avancer le végétalisme et l’émancipation des non-humains. Elles légitiment l’esclavage et le meurtre. Seul le végétalisme respecte les droits des non-humains et rejette l’esclavage des non-humains»

C’est avec ce dernier point que je suis le plus d’accord. Le végétalisme, c’est vivre l’abolition dans notre vie quotidienne. Plus qu’une façon de consommer, le végétalisme est aussi un acte politique manifeste illustrant pourquoi la consommation d’animaux et les mauvais traitements qui leur sont infligés sont inacceptables. Contrairement aux mesures s’attachant au bien-être des animaux, le végétalisme n’entre pas en conflit avec la finalité de notre mouvement: c’est vivre de la façon dont nous voulons que notre monde soit. Par une pirouette, le combat pour le bien-être des animaux nous transforme en militants pour des gens qui maltraiteraient et tortureraient les animaux pour le profit, au détail près que ces bourreaux-là sont un peu plus doux dans leurs sévices. Un esclavage gentil reste un esclavage, et en dépit de tout ce que le combat pour le bien-être a promis, il n’en reste pas moins que peu est fait, et que de plus en plus d’animaux sont consommés. Il semble qu’il soit temps pour nous de reconsidérer ce combat pour le bien-être et ses contradictions.

Bob Torres est professeur assistant de Sociologie à l’université de St. Lawrence et co-auteur de Végétalien Freak: Being Végétalien in a Non-Végétalien World. Il co-anime une émission de radio hebdomadaire sur veganfreak.com. Traduit de l’anglais par Estelle Mondine - Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux, Journal AHIMSA, 2006 -

Abattoir et viande heureuse (Patty Mark)

 Journal AHIMSA - automne 2006

J’ai inspecté mon premier abattoir il y a vingt-cinq ans. J’avais lu une étude sur la «viande noire» et sur le syndrome de stress aigu. On y enquêtait sur les incidences répétées et scientifiquement mesurées des effets du stress (ou de la peur) éprouvé par les animaux à l’abattage sur la qualité de la viande. Le département d’agriculture de Victoria avait organisé à mon intention un certain nombre de visites à des abattoirs et établissements d’équarrissage australiens pour me permettre de constater de visu que les méthodes d’abattage étaient humaines et réglementées. Hésitant à m’y rendre, j’étais pourtant bien décidée à prouver que la frayeur et la terreur absolues éprouvées par les animaux avant leur mort étaient bien réelles.

Les files d’abattage démarrent dès sept heures le matin. J’étais debout sur l’étroite passerelle surplombant l’enclos à étourdir, vêtue de mon uniforme d’abattoir: sarrau blanc, bottes de caoutchouc et chapeau blanc recouvrant mes cheveux, porte-bloc et stylo en main. Les bruyantes chaînes d’acier et les lourdes barrières métalliques claquaient brutalement, la vapeur s’élevait, et les douches où l’on arrosait les vaches avant leur mort n’étaient qu’à quelques mètres, dans le couloir incliné menant à l’enclos à étourdir. L’une après l’autre, les vaches recevaient un coup d’aiguillon électrique pour les obliger à avancer.

Les yeux roulants et terrifiés, les narines dilatées au maximum, certaines avaient même l’écume à la gueule. Plus elles approchaient de l’enclos, plus elles s’agitaient frénétiquement, se contorsionnant dans tous les sens pour essayer de reculer… n’importe où, mais ailleurs. Plus elles résistaient, plus les douloureuses piqûres du bâton électrique les forçaient à avancer.

MON PREMIER MEURTRE

Je me suis raidie pour assister à mon premier meurtre (une heure plus tôt, j’avais avalé un sédatif pour la première fois de ma vie, et ça me permettait de tenir). Quand la vache est enfermée dans l’assommoir, elle lève les yeux, et un pistolet à cheville percutante est dirigé vers sa tête. Une tige de métal longue de sept centimètres pénètre son crâne et la rend inconsciente. Des essais répétés peuvent être nécessaires pour pénétrer au bon endroit. C’est ce qui est arrivé et la vache essayait désespérément d’échapper au fusil en fracassant son corps d’un côté à l’autre de l’assommoir. Nos yeux se sont rencontrés juste au moment où la tige pénétrait son cerveau. Ma vie s’est figée à ce moment-là, et je lui ai fait la promesse de passer le reste de ma vie à faire l’impossible pour faire fermer les abattoirs. Les notes maculées de sang prises en 1981 sont encore dans mes dossiers.

Bien d’autres vaches, moutons, cochons et chevaux ont subi le même sort pendant mes inspections subséquentes de divers abattoirs. Ce sont les cochons qui crient le plus fort et se débattent le plus pour échapper au bourreau. Les souffrances les plus prolongées auxquelles j’ai dû assister se sont déroulées en Nouvelles-Galles du Sud, alors qu’une truie élevée en liberté se rapprochait du pistolet à percuteur. Elle était hystérique, l’écume à la bouche, et sa poitrine se soulevait et s’effondrait pendant qu’elle essayait, vaillamment et continuellement, de s’échapper. Je mourais d’envie de crier, «Arrêtez! Ça suffit!», de la prendre dans mes bras pour la calmer, de lui donner de l’eau pour la désaltérer, et de l’emmener en lieu sûr. De la fumée s’est élevée de ses tempes alors que l’homme tenait fermement le pistolet, plus longtemps que d’habitude, de chaque côté de sa tête.

L’an dernier, 55 milliards d’animaux ont été abattus pour leur viande et le bilan des victimes augmente chaque année. La population humaine mondiale est de 6,5 milliards et va en augmentant. Les humains sont voracement avides de la chair des autres animaux; nous ne semblons pas pouvoir avaler assez vite leurs cuisses, leurs ailes, leurs flancs ou leurs têtes. Notre dépendance à la viande animale a engendré un niveau de terreur et de violence astronomique et inégalé sur la planète. Échangeons les rôles ne serait-ce qu’une fois, mettons les humains dans la file d’abattage, et voyons à quelle vitesse les choses changeraient!

Le bac était rempli de visages

Il m’a fallu 25 ans pour m’enchaîner au plancher de mort de l’abattoir et dire non. Nous avons arrêté la tuerie pendant quelques heures, jusqu’à ce que la violence et la colère du propriétaire et des ouvriers s’abattent lourdement sur nous, leur meuleuse d’angles vrombissant en nous lançant de dangereuses étincelles au visage. En commençant à couper, le propriétaire a grondé d’une voix sinistre «Je vais bien profiter de ce moment». Alors qu’on nous conduisait dehors sous escorte, nous sommes passés à côté d’un bac débordant des visages de vaches tuées la veille.

Un coup plus dur nous attendait à notre retour à Melbourne. La force d’âme est l’outil le plus puissant d’un militant, et l’intégrité est le roc sur lequel le mouvement de défense des animaux doit se tenir debout. Cette force a été ébranlée, et le roc a chancelé, quand j’ai lu plusieurs critiques du nouveau livre de Peter Singer, The Way We Eat: Why Our Food Choices Matter (Rodale), co-écrit avec Jim Mason. Peter Singer est certainement un écrivain éloquent, mondialement reconnu comme le «père» du mouvement de défense des animaux, et il ne fait aucun doute que ce livre ouvrira les yeux à certains. Il réussira également à nous convaincre de bannir certains types d’aliments. Par contre, Singer tourne le dos à de nombreux animaux et ferme les yeux sur leur massacre brutal, approuvant tacitement leur mort par ses prudentes tentatives de maintien du statu quo. Il est bien plus facile pour Singer de recommander au public (et plus facile à avaler pour celui-ci) le type de viande dont la consommation est la plus «humaine» – devrait-on manger du poisson de pisciculture ou du poisson sauvage – ou d’expliquer, comme si cela était la chose la plus naturelle du monde, comment devenir des «carnivores consciencieux». Contentez-vous de vous assurer que les animaux que vous mangez proviennent d’élevages dits «humains» plutôt qu’industriels.

Les récentes entrevues médiatiques de Singer semblent placer les abolitionnistes dans le camp des «fanatiques». Je refuse de considérer ceux qui s’opposent aux abattoirs et à l’assassinat organisé et systématique d’autres êtres comme des fanatiques. Nous sommes minoritaires. Il est tristement évident que Singer est plutôt un oncle qu’un père pour les animaux. À l’occasion de la promotion de son livre, que ce soit à la radio, à la télé ou dans les journaux, Singer n’a pas profité de l’excellente occasion qui lui était offerte de promouvoir le style de vie végétalien comme le seul choix éthique pour éliminer la souffrance, la terreur et la destruction sur la planète. Comme le déclare clairement et simplement Gary Francione, professeur de droit à la Rutgers School of Law: «Devenir végétaliens est le seul but vraiment abolitionniste que nous pouvons tous atteindre, et nous pouvons l’atteindre immédiatement, en commençant par notre prochain repas.» C’est là une sonnette d’alarme qui exhorte les gens concernés et les militants de la défense animale partout dans le monde à prendre du recul et à considérer la situation dans son ensemble. Si l’on substitue l’humain à l’animal dans le raisonnement de Singer, son préjugé en faveur de l’espèce humaine devient évident. Oserions-nous argumenter que moins de coups et de plus longues chaînes rendraient l’esclavage acceptable ou éthique? Pas plus que nous ne devrions envisager detrancher «en douceur» la gorge d’un animal innocent pour nous empiffrer.

Alors que Singer défendrait certainement son approche modérée en disant qu’elle offre une étape intermédiaire pour le consommateur moyen effrayé par le mot «végétalien», elle ne sert en fait qu’à perpétuer la fausse croyance que les animaux nous appartiennent et que nous avons le droit d’en disposer à notre guise. C’est à nous qu’il revient de montrer le chemin vers l’abolition. Placer la barre plus bas, c’est mettre le doigt sur la gâchette du pistolet.

Cette activiste australienne est présidente d’Animal Liberation Victoria (ALV) depuis 1978. Végétarienne depuis près de 30 ans et végétalienne depuis une douzaine d’années. Elle édite Action Magazine et dirige un Rescue Team qui sauve et libère les animaux des élevages concentrationnaires, des abattoirs et des laboratoires de vivisection. Ses actions non-violentes dénoncent et montrent la vérité cachée derrière les murs de l’exploitation animale - Traduit de l’anglais par Hélène Dansereau,Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux, Journal AHIMSA 2006

 

 

Foutaises! (Lee Hall)

Les défenseurs des animaux aident l'industrie à nous dorer la pilule (Lee Hall)  - Journal Ahimsa,automne 2007

L’auteure est végétalienne depuis plus de 24 ans. Avocate de formation elle a enseigné pendant quelques années à la Rutgers University les lois sur l’immigration et la protection des réfugiés; sur la défense des animaux aussi. Après avoir travaillé dans différents projets pour les droits des animaux, elle est présentement directrice légale du groupe américain Friends of Animals.

 

Il est maintenant clair que de sérieux dégâts découlent de notre tendance, nous les humains, à traiter la planète comme notre entrepôt, et tous les êtres vivants comme notre troupeau personnel. Et maintenant que la conscience publique se sensibilise, les sociétés sentent le besoin de s’ajuster. Mais paradoxalement, ils se sont débrouillés pour utiliser la nécessité de changer… pour justement éviter de le faire. Ce qui a donné naissance à «l’écoblanchiment», cette apparence de cultiver une conscience écologique dans l’espoir de rehausser la visibilité des produits qu’on veut nous vendre. Même les éleveurs apprennent les techniques de relations publiques. Nous savons que l’industrie agroalimentaire animale joue un rôle majeur dans le réchauffement de la planète, et dans les exodes de réfugiés et les morts massives qui s’ensuivent. Les défenseurs des droits animaux devraient donc approcher de leur apogée en tant que meneurs politiques de notre temps. Après tout, qui est mieux placé qu’eux pour conseiller un public inquiet sur les façons de réorienter son actuelle dépendance aux viandes et aux produits laitiers?

Hélas! Loin de sauter sur l’occasion, les activistes traditionnels se sont au contraire associés à une nouvelle et inquiétante forme d’écoblanchiment. En permettant à des fermes d’élevage, soi-disant plus douces avec leurs animaux, de paraître attrayantes, ils ont créé une nouvelle tendance en relations publiques. Il y a d’ailleurs un terme pour ça: «hogwashing» (mot intraduisible liant blanchiment et foutaises - James LaVeck, dans « Compassion en vente ?» Satya, Septembre 2006, a défini le « hogwashing » comme « la pratique de créer une apparence publique de compassion pour les animaux tout en continuant à les tuer par millions pour le profit »). Les éleveurs de porc britanniques et américains éliminent progressivement leurs plus étroites cages à truie tout en enveloppant bacon et saucisses dans des emballages qui louangent leur propre décence ; Waitrose, l’une des plus grandes chaînes d’épiceries britanniques, se vante que son lait profite à la faune. Whole Foods Market se flatte de créer une « fondation de compassion envers les animaux » à but non-lucratif et présente maintenant la vente de chair animale comme équivalente à une œuvre charitable, avec l’appui de pas moins de 17 groupes de défense des animaux. De façon similaire, des activistes encouragent partout l’utilisation d’œufs produits « sans cage » (un terme techniquement vague, qui veut habituellement dire «coûteux »), du géant Google à votre école locale. Ces œufs sont maintenant si populaires qu’il y a apparemment pénurie nationale.

Les producteurs de crème glacée Ben and Jerry se sont attiré énormément de publicité en étant les premiers producteurs alimentaires à annoncer qu’ils n’utiliseraient (dans quelques années, du moins) que des œufs produits « sans cage ». De nombreux éleveurs de poulets déclarent au même moment que populariser l’idée de l’élevage « sans cage » risque d’entraîner l’entassement de milliers de poules sur des planchers de hangars, causant possiblement à ces volailles des problèmes de faim, et même de cannibalisme. Les activistes peuvent préférer y voir une étape victorieuse vers le nirvana animal ; pourtant, de nombreuses entreprises pro-animaux, produisent pendant ce temps des desserts sans œufs… et même sans lait. La dernière chose dont ces entreprises d’approche éthique ont besoin, c’est de compétition de la part de pieux vendeurs de produits laitiers appuyés par les défenseurs des animaux.

Viande bio et libération animale

Et puis il y a le Ranch Niman. Cette société nous exhorte à servir avec fierté « le meilleur bœuf, le meilleur porc et le meilleur agneau naturels au monde » et a eu l’audace de se présenter et de prendre la parole à un rassemblement nommé Taking Action for animals 2007 (Passer à l’action pour les animaux). Annoncée comme la plus grande conférence nationale du mouvement de protection des animaux, Taking Action a donné, en laissant prendre le micro à des fournisseurs de chair animale « approuvés », un bel exemple de la tendance à convertir les entreprises agroalimentaires en sociétés pro-animaux. Un organisme de charité nommé l’Animal Welfare Institute (l’Institut pour le bien-être des animaux) a apparemment payé 10 000$ pour présenter ce publireportage.

Bref, le hogwashing offre au consommateur la possibilité de manger de la chair animale tout en défendant, par la même occasion, les droits des animaux. Et ça ne veut même pas nécessairement dire que les gens mangent moins des anciens produits moins acceptables. Considérer les animaux, même bien traités, comme des denrées de base, ce n’est pas les protéger. L’ultime trahison d’un animal est particulièrement brutale quand cet être vivant a été traité presque comme un animal de compagnie (comme les animaux du Ranch Niman, qui, paraît-il, sont emmenés à l’abattoir par quelqu’un qui les connaît par leur nom). Prendre au sérieux les intérêts des animaux, c’est tourner le dos à l’industrie agroalimentaire animale.
Quand les défenseurs des droits animaux acquièrent trop de «maturité et de sophistication» pour agir, ils sont louangés par les médias grand public pour avoir acquis de l’«influence» - louangés, en fin de compte, pour s’être si bien adaptés aux valeurs d’entreprise de leur culture. « Au lieu de dire les choses comme elles sont, nous apprenons à présenter les choses plus modérément », a déclaré au New York Times un activiste du sauvetage dans les fermes. Seul le foie gras est donc hors-limites (pour le moment - un foie gras éthique et médaillé sera bientôt disponible). Il semble que tous les autres produits animaux sont acceptables, selon les conseils des activistes « adultes ». Même le veau est acceptable de nos jours - oui, il existe une version non-encagée des petites vaches mortes, comme s’est empressé de s’en assurer le chef cuisinier Wolfgang Puck, et les activistes félicitent maintenant ce dernier d’avoir renoncé aux cruels producteurs de veau.

Évidemment, « dire les choses comme elles sont» ne vous fera gagner aucun concours de popularité. Le New York Times cite, comme remarque faisant autorité sur le sujet, le PDG d’un groupe d’éleveurs de bétail qui déclare que les anti-carnivores sont « si saugrenus » que personne ne leur prête attention. Malheureusement, quand les groupes de défense plus conservateurs cherchent la fortune et l’accord facile du public aux dépens des valeurs de base, ils considèrent eux aussi toute personne engagée envers ces valeurs comme gênante. Seulement voici une vérité gênante: pendant que les activistes flirtent avec les riches propriétaires de grilladeries, vendeurs de crème glacée et éleveurs, l’anéantissement des animaux en liberté de la planète- largement causé par les laiteries et les fermes d’élevage du monde - s’accélère hors de tout contrôle. Un vrai mouvement de défense des animaux ne devrait-il pas appuyer systématiquement les travaux qui tentent de conserver l’eau et la nature et éviter de favoriser ce qui déboise et pollue celle-ci ?

UNE ARNAQUE: la viande bio -heureuse

Un autre groupe populaire de défense des animaux a nommé digne d’éloges « l’option préférentielle envers les usines de poulets abattant les animaux en atmosphère contrôlée » de Burger King (ça veut dire des abattoirs munis de chambres à gaz). Mince. Est-ce qu’un vrai mouvement de défense des animaux ne devrait pas plutôt faire la promotion de bars à jus, par exemple? Ah, mais environ 97 % des donneurs potentiels aux organismes de défense des animaux mangent du poulet. Peu de groupes organisés choisissent donc de risquer leur potentiel de croissance pendant que les forêts du monde sont abattues pour faire place aux élevages d’animaux et aux cultures pour les nourrir. Il est plus facile pour les dirigeants des organismes de charité de maintenir qu’un retour à un fac-similé des fermes familiales d’antan redonnera un sens  « éthique » à nos relations avec la planète et ses formes de vie. Et voilà comment le Ranch Niman a réussi à se donner l‘air « d’agir pour les animaux ».

Les environnementalistes nous préviennent - avec raison - que les produits chimiques et les pathogènes endémiques aux fermes d’élevage peuvent aussi contaminer le sol, l’eau, les produits animaux, et nos propres corps. Mais les problèmes écologiques ne se limitent pas aux gros producteurs. Une vache en pâturage est toujours une vache ; elle a besoin de beaucoup d’eau et de nourriture… et d’un lieu pour les éliminer. Toutes les formes d’élevage agroalimentaire requièrent de grandes quantités de combustibles fossiles et gênèrent un puissant mélange de gaz à effet de serre. Pourtant, certains végétariens, convertis pour des motifs politiques ou de conscience, « commencent à réorienter leur activisme vers la consommation de viande renouvelable », a récemment déclaré l’agence Reuters, citant un chef cuisinier qui a évité la viande pendant 20 ans, et qui croît maintenant que la tendance à nourrir d’herbe le bétail constitue le « nouveau végétarisme ». D’aussi bizarres déclarations peuvent facilement être publiées, vu le traditionnel désir de notre culture de maintenir son droit de vie ou de mort sur les animaux. La vérité la plus gênante de toutes? Nous devons remettre en question notre propre autorité si nous voulons réparer notre relation avec notre planète. Nous devons apprendre à respecter la vie, avant justement que la vie telle que nos la connaissons ne disparaisse. Nos pratiques actuelles devraient annihiler la moitié des espèces végétales et animales avant l’an 2100, selon le biologiste Edward O. Wilson. Au moment même où vous lisez ces mots, des animaux sauvages sont exterminés pour faire place à des entreprises comme le Ranch Niman, le Wolfgang’s Steakhouse, et Whole Foods Market. Leur habitat sera converti pour contenir des denrées vivantes, destinées à mourir dans un lieu où les travailleurs humains accomplissent sous pression et à longueur de journée des douzaines d’actions déshumanisante.

Pénuries alimentaires et instabilité politique

Et maintenant que les biocombustibles et le fourrage se disputent l’espace avec les cultures vivrières, nous allons vers de sérieuses pénuries alimentaires. Cette crise sera exacerbée par les effets des changements climatiques, qui en entravant la croissance des récoltes, causeront des émeutes et de l’instabilité politique. Compte tenu de tout ceci, quelle sorte de précédent les activistes des régions bien nanties établissent-ils? Imaginez de quoi la planète aurait l’air si tout le monde consommaient autant de viande et de produits laitiers que les Nord-Américains. De fait, en seulement neuf ans, on s’attend à ce que les peuples des économies en développement consomment 30 % plus de bœuf, 50 % plus de porc et 25 % plus de volaille. Le porc et les gras animaux en général constituent le quart des calories consommées en Chine, comparé à seulement 6 % il y a vingt ans. La Chine est maintenant le troisième producteur laitier au monde, alors que sa population a longtemps dédaigné les produits laitiers. Même si des recherches ont fait le lien entre la conversion à un régime occidental et les risques accrus de cancer du sein, Xinran, auteur de What the Chinese Don't Eat (Ce que les chinois ne mangent pas) croit que la conversion de la Chine aux produits laitiers pourrait provenir de son admiration pour les coutumes occidentales. Même l’Inde, avec sa considérable population végétarienne, a vu la consommation de poulet presque doubler depuis 2000. Ce qui apparaît aux analystes de marché comme une réussite du développement économique grève en fait lourdement nos récoltes de céréales, a reconnu le magazine Newsweek, car sept kilos de fourrage sont nécessaires pour produire chaque kilo de viande de bétail. Nous les citoyens de la société d’abondance, qui pouvons nous permettre le temps et le luxe d’agir, devrions fournir des modèles rationnels d’un activisme dont le but n’est pas d’accepter l’exploitation animale. D’excellents modèles existent, allant des jardins communautaires et des projets de fermes coopératives végétaliennes-bio aux foires éducatives et culinaires - dont le très populaire festival végétalien de Londres est un bel exemple.

L’an dernier, le bureau des nouvelles de l’Université de Chicago a annoncé le travail des assistants professeurs Gidon Eshel et Pamela Martin - travail que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture a rapidement considéré comme une étude-clé sous le titre Vegan Diets Healthier for Planet, People Than Meat Diets (L’alimentation végétalienne est plus saine pour la planète et les humains que l’alimentation carnivore). Ces chercheurs ont démontré que les végétaliens épargnent à l’atmosphère environ une tonne et demie de gaz à effet de serre par personne par an, en comparaison avec les omnivores qui consomment le même nombre de calories. Le service de presse de l’université a distribué son communiqué accompagné de photos des deux scientistes se préparant des salades de fruits et légumes sur un comptoir de style cuisine au milieu des étagères de livres - en inspirant ainsi d’autres à placer des intérêts culinaires consciencieux au cœur de leur travail et de leurs préoccupations. Eshel, notamment, a déjà élevé du bétail, mais il cultive maintenant sur sa ferme des légumes biologiques. Un activisme aussi quotidien devrait aider les gens à réaliser que les plaines fertiles de l’Amérique du Nord et les forêts équatoriales d’Amérique du Sud, doivent être sauvées des parcs d’engraissement et des vastes monocultures fourragères de maïs et soya. À mesure que la demande diminuera et que les élevages seront graduellement éliminés, la pression que nous exerçons sur les populations de chevaux et d’ânes sauvages, d’élans et de bisons, et aussi sur les grands carnivores, commencera à diminuer, et nous cultiverons enfin quelque chose qui nous manque depuis longtemps : le sentiment de vivre en harmonie avec le reste de notre communauté biotique.

Quelle tragédie ce serait si nous passions à côté de cette occasion. Quelle tragédie ce serait si les activistes de la relève, de Chine ou d’ailleurs, en venaient à considérer que la défense des animaux consiste à traiter humainement des vaches transformées en matière première. Sur toute la planète, l’espace utilisé par 6,6 milliards d’humains est immensément élargi quand les animaux sont élevés comme nourriture. Il n’y a rien là de viable, encore moins de clément. Arrêtons donc de fantasmer et venons-en au fait. Nous n’avons nul besoin de ce que l’industrie agroalimentaire animale veut nous vendre.

Traduit de l’anglais par Hélène Dansereau - Kind Translators|Traducteurs pour le traitement éthique des animaux- Journal AHIMSA 2007