28/04/2009 18:52

Les Prairies canadiennes: d'immenses étendues de blé où vivent des êtres austères et conservateurs... et disons-le, un tantinet ennuyants. Quelle vision! Honte à moi!


Margaret Laurence a heureusement fait trembler sur leur socle ces préjugés si bien incrustés. Dans son roman The Diviners, elle nous présente Morag, une écrivaine bohème,  aux yeux grands ouverts, à l'intelligence intuitive, au sens de l'observation tout en poésie. Un personnage hors du commun: une belle artiste.


Morag est en effet une narratrice lucide, une héroïne en proie au doute, consciente de la lutte entre fiction et réalité qui fait rage dans son écriture, sa vie, sa mémoire. Margaret Laurence offre au lecteur un roman-grenier où s’entassent un bric-à-brac de talismans, de photos couleur sépia, de souvenirs imaginés, de personnages de fiction, de morceaux de réalité, de langues oubliées. De ce fouillis apparent, surgit un album, ce dernier chapitre où sont présentées  des chansons où vibrent et évoluent des héros rendus éternels, véritables socles familiaux où s’appuieront les générations futures. Un roman de la filiation, donc, mais aussi et surtout, une vaste entreprise de compilation, de triage, de transformation des souvenirs, heureux ou douloureux, qui s’entassent dans la mémoire, source de vérité, matériau de la construction identitaire.


Un incontournable de la littérature canadienne!



LAURENCE, Margaret. The Diviners, Éditions McClelland and Steward, Toronto, 1974
18/11/2008 09:45

Par Laurence Prud'homme

Une bouteille s'est arrêtée entre les phares de notre roulotte littéraire. Une bouteille-voyageuse d'un écrivain du Vieux continent, Jean-Luc Benguigui, qui l'a lancée en eaux internationales. Elle a flotté sur une mer de pixels quelques jours avant de s'échouer chez nous. Il nous invite à en explorer le contenu, à admirer les reflets qui dansent sur le verre, déformant joliement les choses et les gens qui se tiennent de l'autre côté.

Bienvenu à la Caravane, monsieur Benguigui!

Je sauverai les apparences / roman / 2005

« …Tu imagines ? Des larmes de chien que chaque jour j’aspire parmi toutes les autres larmes, de la famille, des amis. J’ai retiré les photographies où nous étions ensemble tant nos propres larmes n’en faisaient qu’à leurs têtes et remplissaient des seaux à n’en plus finir. J’attends ton coup de fil.

Tu n’as qu’à tenir à jour des listes pour commencer, t’accrocher à un fil.

Tu n’aurais jamais dû me dire ça, avant de partir pour de bon.

Tu as hésité ?

Pardi ! Mais je tiens bon ! … »

http://www.jeanlucbenguigui.fr/

 

8/11/2008 09:14

Par Laurence Prud'homme

Voilà, j'y suis. À l'orée du désert de Lalla, celui que j'ai vu de mes propres yeux, que j'ai traversé jusqu'à plus soif. Le vent, le sable, la mer de sel qui n'appaise rien. Les mouches, les chardons, les toîts de tôle de la cité; tout ça s'est imprimé sur ma rétine, le soleil a brûlé mes cheveux. La bouche sèche, étourdie de tant de lumière, encore un peu nauséeuse de ce livre dont je suis pleine, j'ai été piquée aux jambes par les guêpes. Et si le temps s'étire comme le pas des chameaux, lent comme les ombres qui s'allongent suivant la course de Galarneau, comme les dunes qui avancent en roulant leurs billes minérales, je suis apaisée.

En ville, tout déboule. Sur le vieux continent, il y a le bruit, la course des piétons anonymes, les mobylettes pétaradantes, les néons agressifs, mais Lalla porte le désert en elle, son rythme, son soleil, et elle se lie d'amitié avec les personnages de l'ombre, ceux en marge des trottoirs, ceux dont le pas rappelle le battement des semelles sur la poussière du sentier qui traverse la vallée de Saguiet el hamra.

Lalla et son regard enfantin, son innocence qui fait croire à l'extrême jeunesse du personnage (impression ensuite démentie par certains détails), nous prennent par la main dès le début. Il faut de la patience, du silence, pour la suivre jusqu'au bout, pour l'écouter fredonner ce long poème qui est le sien. Glissez-vous derrière elle, offrez vos visages à la lumière violente du désert. Vos mains en seront lavées, vos joues polies comme des cailloux.

J.M.G. Le Clézio, Désert. Éditions Gallimard, 1980.

 

29/05/2008 09:34
Par Laurence Prud'homme


Je n’ai lu qu’un seul livre d’Andreï Makine, La femme qui attendait.

Il est de ces livres dont tous les coins de pages sont pliés par la lectrice frénétique qui se promet bien qu’un jour, elle notera ces merveilleuses citations dans un cahier.

Un jour, c’est juré, elle se confectionnera une boîte de chocolats à ouvrir les jours maussades, où seront inscrits tous les paysages, portraits et pensées qui lui mettent du sucre à l’âme.  

Il y eut aussi cet aulne, le dernier à garder intacte son immense coiffe de feuillage cuivré. Il surplombait la berge à l’endroit où Véra accostait d’habitude. En naviguant, nous la voyions de loin, cette pyramide de lingots et nous y veillons comme au dernier îlot d’été résistant à la nudité de l’automne. (…)

Descendant sur la berge, nous vîmes que toute cette splendeur cuivrée des feuilles avait reproduit sur l’eau la marqueterie qui s’était défaite dans le ciel. L’eau noire, lisse et cette incrustation rouge et or.

Makine, Andreï. La femme qui attendait, Éditions du Seuil.

29/05/2008 09:32
Par Laurence Prud'homme


Je ne suis pas encore tout à fait prête à vous parler de Sándor Márai. Il faut que je rassemble mes mots, quelques-uns m’échappent encore. Je dois étoffer ma pensée, secouer les draps où j’ai traîné en sa compagnie de si longues heures, luttant contre le sommeil, parfois jusqu’à l’aube. Mais ce soir, je pense à l’amitié. Et je ne peux m’empêcher de songer à ce duel magnifique entre deux personnages du grand maître hongrois.

Sándor Márai s’est retrouvé sur ma table de chevet par hasard, après une balade sur les quais du Vieux-Port de Montréal. Je fouinais dans les bacs de bois remplis de vieux livres qui s’alignaient le long du fleuve et mes doigts se sont arrêtés sur la tranche du roman Les Braises. Un huis clos entre deux amis d’enfance, des vieillards se retrouvant après toute une vie d’éloignement, à la suite d’une grave querelle: ils ont aimé la même femme. Une réflexion magistrale sur l’amitié. Un combat à mort. À lire, à lire!

Márai, Sándor. Les Braises, Éditions Albin Michel

29/05/2008 09:22
Par Laurence Prud'homme


Voilà, c’est fait. J’ai refermé le dernier roman (ou plutôt “non-roman”) de Dany Laferrière.

J’ai aimé lui emboîter le pas dans ses promenades contemplatives, dans son pèlerinage fictif au Japon avec Basho, et suivre le cours sinueux de sa pensée.

Quelques réflexions sont délicieuses:

“On ne cache pas un secret dans son cœur, mais dans son cul”
(Il faut lire le chapitre sur le secret, où cette phrase-choc de réclame publicitaire prend tout son sens!)

“On ne rencontre pas une fille, j’ai remarqué, on rencontre une culture (…) Dès qu’on a connu une seule italienne, on ne mangera que des spaghetti toute sa vie. C’est ce qui rend les gens suspicieux dans les rapports interraciaux, se demandant si c’est eux ou leur culture qui intéresse l’autre.” 

Et ma préférée (eh oui! Je suis moi-même une grande paresseuse qui essaie de se soigner de la culpabilité poisseuse qui l’accompagne) :

“J’aimais bien l’idée de la paresse. Un écrivain paresseux, ça m’intéressait diablement. Peu de descriptions, mais beaucoup de dialogues. Diderot m’influence toujours.”

Il s’agit, comme plusieurs journalistes l’ont déjà dit, d’une réflexion sur les frontières de l’identité, sur le rapport à l’autre, sur la littérature, sur la limite ténue séparant la fiction de la réalité, le vrai du toc… Et même si, comme roman japonais, c’est du toc, l’auteur a su disséminer ça et là de véritables délicatesses nippones comme si, dans une barboteuse du Parc Lafontaine, il avait lancé des poissons d’or, des carpes moustachues tout ce qu’il y a de plus japonaises. Deux exemples:

“Je voudrais acheter du temps japonais avec des mimosas ruisselants de pluie.”

“On a deux vies au moins. Une qui s’installe dans notre mémoire comme une pierre au fond de l’eau, et l’autre qui disparaît au fur et à mesure qu’elle se déroule (…) “

Un roman contemplatif, donc, à l’image du pèlerinage du poète Basho, mais qui m’a parfois plongée dans un état de fébrilité agaçante. J’aurais voulu que l’auteur caresse plus longtemps certaines idées, qu’il approfondisse sa réflexion sur certains sujets, au lieu de simplement suggérer. Mais peut-on vraiment le lui reprocher? Après tout, le Japon incarne pour nous, Occidentaux, un monde de discrétion, de non-dits, de silences et de “paupières mi-closes”.

J’ai également été très frustrée de me perdre dans tous ces noms japonais que je confondais sans cesse, ce qui me rappelait honteusement que pour nombre de blancs, les noirs ou les asiatiques sont tous semblables.

Semblables? Oui, le fantasme du Japon immuable semble se dessiner derrière ces noms qui grouillent et s’entrechoquent et auxquels répondent les cris des étudiants de Tokyo, qui clament la nécessaire liberté de l’écrivain. Un Japon immuable, certes (et quand on dit Japon, on pourrait aussi bien dire Canada, Espagne ou Ukraine), mais dont le masque se craquelle sous la pression de tous les visages qui l’habitent.

Je suis un écrivain japonais, Dany Laferrière, Éditions Boréal.