3/03/2010 23:35

Ça rouille par ici!

La neige granuleuse, léchée de sel et d'extréments, s'étale aux roues de notre roulotte rouillante...

Ah! Je recommencerai à écrire!

6/03/2009 13:50

L'épistolaire, un de mes genres littéraires favoris...

Lettre aux Québécois qui n'ont jamais rempli une demande d'immigration

Thierry Pardo, Agent de recherche à l'UQAM


Le Devoir, édition du lundi 03 novembre 2008

Cher peuple québécois que j'aime et que je respecte au point d'avoir sciemment choisi de venir vivre parmi vous... Je voudrais vous faire partager le témoignage d'un immigrant. Je ne suis pas pakistanais, ni syrien non plus, je suis français.

De quoi aurai-je à me plaindre, me direz-vous? Vous le savez, les Français ont l'art de toujours trouver une raison de se plaindre. Plus simplement, je souhaite partager avec vous un aperçu des démarches imposées pour venir vivre dans votre beau pays. Démarches que par définition aucun Québécois de souche n'a eu à faire.


Passons les habituelles radiographies des poumons, extraits de casier judiciaire, sommes d'argent à posséder... Le Québec exige pour s'installer dans la province un Certification d'acceptation du Québec. Pour l'obtenir, entre autres formalités, nous devons raconter ce qu'ont été nos dix dernières années (périodes de travail, de maladie, de chômage, voyages...) sans omettre une seule journée. Sacré défi! Il faut bien sûr mentionner les diplômes, les formations, etc., à la suite de quoi, si tout cela est beau, nous recevons le fameux certificat.


Naïveté, quand tu nous tiens...


C'est alors que nous avons la naïveté de croire que c'est en raison de notre parcours que nous avons été acceptés. Erreur majeure! C'est en arrivant en sol québécois que nous apprenons, à force de refus, que nos diplômes ne sont pas reconnus et que notre expérience, par définition non québécoise, n'est pas valide.


Et encore! Moi je possède une bonne maîtrise du français, et arrive de mon propre gré d'un pays ami. Je vous laisse imaginer le parcours de ces fameux Pakistanais et Syriens que je ne suis pas.

Ne voilà-t-il pas que maintenant, on suspecte, par méconnaissance et a priori, mes valeurs. Je précise bien par méconnaissance, car quel Québécois sait que le Parlement turc abritait déjà plusieurs femmes députées quand les Canadiennes n'avaient pas encore le droit de vote? Qui se souvient que l'Inde ou le Pakistan avaient des femmes au poste de premier ministre quand au Québec la parité dans la représentation politique n'est encore qu'une chimère? Hérouxville aurait-il eu gain de cause?


Question de valeurs


Peuple québécois que j'aime, vous valez mieux que ça. Pourquoi suspecter a priori les valeurs des peuples qui ont vu naître dans leurs entrailles des Gandhi, Confucius, Averroès, Rousseau... De quel piédestal faut-il regarder le monde pour en arriver là? Allons, mes amis québécois, laissez le complexe de supériorité aux Anglais, aux États-uniens ou aux Français. Ne vous laissez pas aller à cette facilité-là et songez que les gens qui débarquent à Dorval et qui forment l'immigration que le Québec appelle de tous ses voeux pour répondre à ses besoins ont souvent tout quitté, tout vendu s'ils avaient quelque chose à vendre, ils ont dû convaincre leur famille, expliquer aux grands-mères que c'était sans doute la dernière fois qu'elles voyaient leurs petits-enfants... Ces gens-là sont arrivés gonflés de l'espoir d'une vie meilleure.


Alors, faites-leur l'honneur de les accueillir sans suspicion a priori. Que l'un d'entre eux veuille dénaturer le Québec, alors jugez-le, affirmez vos valeurs, mais faites-moi le cadeau de ne pas me juger à la lecture de mon passeport.


31/01/2009 23:25

Par Laurence Prud'homme

Vendredi dernier, j'ai eu le plaisir de répondre aux questions de Venise.

Pour les curieux, c'est ici

30/01/2009 23:53
Par Laurence Prud'homme

Ce n'est pas dans les habitudes de la roulotte, mais aujourd'hui, la conductrice a placé une petite annonce sur la lunette arrière:

Cours d'espagnol - professeur originaire d'Espagne

- Conversation, grammaire, culture
- Tous les niveaux, adapté à vos besoins
- Horaire flexible
- À domicile ou dans un endroit de votre choix (à Montréal)
- Tarifs très avantageux (cours privé: 15$/h  - groupes: 10$/h par personne)

Contactez Miguel:  www.micaufe@hotmail.com


Je me permets d'ajouter: prof enthousiaste, compétent, pis beau, pis fin à part de ça! (pis marié avec la conductrice, hein, là?)  ;-)
22/01/2009 21:50
Par Laurence Prud'homme

Les mots se dérobent, comme une neige folle se refusant à poser ses plumes au sol. Ils filent et glissent et s'envolent encore, au gré des rafales. Les mots qui tissent ma langue sont ratoureux; ils se cachent, s'enroulent autour des troncs, suintent et perlent à l'écorce des épinettes.

Les mots, j'y cours, les rattrape, les pince et les tire à moi. Je les tire à moi pour les offrir, petits écrins résineux renfermant les insectes les plus fous. Je les offre en cadeau à celui qui ne les connaît pas, pour qu'il les laisse fondre sur sa langue, celui qui a besoin de les apprivoiser pour mieux me connaître, moi.

Mais partout, on nous parle de statut d'immigrant, de programmes de subventions, de normes strictes. Nous courrons, la langue à terre, d'association en association, de bureau en bureau, de ministère en ministère. Puis, résignés, nous regardons par le trou de la serrure des portes fermées, nous voyons ceux qui sont en règle décliner celles de la grammaire.

La neige nous couvre. Nous la trouvons belle et méchante tandis que nous joignons nos mitaines.
5/01/2009 12:07
Ce matin, la Caravane a reçu cette réflexion poétique d'Anne-Bénédicte:

La branche en plastique


Par Anne-Bénédicte Joly

 

Je regarde défiler le paysage. L'autoroute est fluide. Mes yeux enregistrent les détails du spectacle environnant : des panneaux, des feuilles s'envolent en tourbillonnant parce que le semi-remorque est très chargé, le profil d’un conducteur est appliqué et on le double doucement, sa compagne a posé ses pieds en hauteur au-dessus de la boîte à gants, un des enfants écoute, médusé, l'écho de son baladeur, l'autre ricane en exécutant le personnage fictif d'un jeu vidéo. Vitesse conseillée 130 km/h, pas de bouchon, un arrêt toutes les deux heures pour éviter le coup de fatigue. Puis les yeux balaient ce que la vitesse leur offre. Parfois, on est pris dans une conversation, bilan de la semaine écoulée : prises de décisions, discussions… On chantonne aussi en scandant avec Brassens «… les imbéciles heureux qui sont nés quelque part…».

 

Puis, on ne sait pas pourquoi, un millimètre carré de notre cerveau se met en alerte. Nos yeux ont enregistré une image troublante. Accroché à une branche dénudée, flotte un morceau de plastique.

 

En soi, plutôt banal. A y regarder de plus près, on trouve cette image sidérante. Un déchet volatile né de la société de consommation s'agite, prisonnier d'une nature qui le subit. Maintenant, il ne faut plus y réfléchir mais s'y arrêter. C'est donc cela l'accoutumance de notre regard ? Une banalisation de deux mondes accrochés l'un à l'autre, accidentellement, et qui décorent notre paysage ? Une branche en plastique sur un arbre ! C'est décourageant, on a envie de siffler la médiocre prestation des acteurs, le scénario écrit trop vite, les répliques peu soignées. On a été abusé par les critiques. Ils ont bien ri de nous. Le spectacle n'arrive même pas à la cheville d'une farce grotesque !

 

On cligne des yeux. Soit pour effacer, soit pour vérifier qu'on n'est pas en plein cauchemar. Mais non ! C'est bien le déroulement permanent de notre réalité qui défile et on fait partie du film. On n'est pas que spectateur, on est aussi acteur. Le morceau de plastique est accroché là, parce que quelqu'un l'a fabriqué, quelqu'un d’autre s'en est servi, puis l’a jeté dans la nature. La chaîne humaine est responsable de cette vision. A un détail près cependant : l'arbre n'a rien demandé à personne. Il n'y est pour rien.

 

A ce sujet, l'arbre a-t-il été crée de toutes pièces pour la mise en scène ou était-il là avant ? Il était évidemment là bien avant nous, pourrait témoigner l'agriculteur du champ voisin. Avant il n'y avait pas d'autoroute, pas de voitures dans tous les sens et, bien sûr, personne pour s'ébahir devant les champs et les arbres. C'était normal. La vie quoi ! Pendant que la voiture avance, on a parcouru des sphères de compréhension qui affluent à notre conscience.

 

On ne sait plus qu'une chose : on ne s'habituera jamais au spectacle d'une branche en plastique dans ce type de décor.

 


20/12/2008 18:38
Par Laurence Prud'homme


Je furetais dans mes boîtes de livres pour retrouver un bouquin de recettes de ma grand-mère lorsque je suis tombée sur mon carnets de citations. Assise sur le plancher du salon, au pied de l'arbre clignotant, j'ai pensé à l'année qui s'achève, à la vieillesse. J'ai réfléchis à la mort, aussi, juste un peu, pour ne pas trop m'effrayer. Puis, je me suis levée doucement et sur la pointe des pieds, je me suis dirigée vers la cuisine et j'ai fait des biscuits à la mélasse.

Voici en vrac quelques cailloux qui ont guidé mes pas en 2008:


La prière de l'absent, Tahar Ben Jelloun

C'est le lieu du silence, du vent et de l'arganier. Un lieu où le corps devient léger comme le duvet et se laisse emporter par le vent froid de l'Atlantique.

Effacer, couper les racines de ce passé, son passé, celui qui s'était malencontreusement amassé dans un coin de sa vie et qui se faisait tumultueux à l'heure de l'oubli.

Le cimetière était vide. Les morts pouvaient enfin déplacer leur tombe et avancer un peu plus vers la mer.

L'oubli est parfois au prix de la terre tiède qui lentement recouvre le corps, bouche les pores de la peau et donne le silence suprême.



Les Braises, Sandor Márai

À quatre-vingt-dix ans passés, on vieillit autrement qu'après la cinquantaine ou la soixantaine: on vieillit sans se sentir offensé. Son visage ridé et rose se faisait vieux à la façon des très vieilles étoffes, des soieries anciennes dans lesquelles l'habileté manuelle et les rêves de toute une famille se trouvent intégrés.

Les deux amis mangent maintenant de la viande saignante avec grand appétit. Ils s'appliquent à la mâcher à la façon des vieillards, pour lesquels manger ne signifie pas seulement s'alimenter mais constitue aussi une action grave qui donne des forces.



La femme qui attendait, Andreï Makine

Quand le ciel se marquait de plomb, je prenais conscience d'étreindre un cadavre, puis dans l'éblouissement des rayons, un déraisonnable revif d'espoir m'ébranlait: "Non, ce que j'ai dans mes bras est encore de notre monde, encore inséparable de ce soleil..."

Leur joie de vivre l'avait rejetée vers le vieillissement comme le souffle d'un train qui repousse un retardataire.

Son corps avait la légèreté immatérielle des vieux vêtements.



Falaises, Olivier Adam

Le printemps finissait et ma mère a fait un pas de plus, son corps comme un pantin de caoutchouc s'est échoué à marée basse, crâne et corps fracassés au pied des falaises, couverts de sable noir, de cailloux minuscules, de coquillages et de mica.

... leurs morts parallèles et volontaires, leur détresse et leur égoïsme, leur manière de nier que je puisse les arrimer au monde, les y tenir, que je puisse faire une différence. Je ne peux que constater que ni l'une ni l'autre ne "tenaient" vraiment à moi, quand moi j'aurais passé ma vie à tenir aux autres, à m'y accrocher...

Et  nous avons beau nous hisser sur la pointe des pieds, nous demeurons plus petits que nous-mêmes... Infiniment nous cherchons un abri. Un lieu où le vent siffle moins fort. Un endroit où aller. Et cet abri est un visage, et ce visage nous suffi.



Et vous, qu'avez-vous moissonné cette année? Quels mots, quels vers vous ont intrigués, émus? Où avez-vous trouvé refuge?
5/12/2008 13:35

Par Laurence Prud'homme

Sans doute avez-vous déjà lu ce petit conte mais...

Il était une fois un roi, très cruel et très vaniteux. Chaque jour, il paradait devant ses sujets dans la salle du trône, paré de nouveaux habits faits des soieries les plus riches. Chaque jour, il exigeait qu'on l'admire et qu'on l'encense. Selon l'humeur du moment, il faisait emprisonner ou couper la tête de toute personne dont les exclamations lui paraissaient fades ou peu enthousiastes.

Un matin qu'il était préoccupé par une guerre imminente avec le pays voisin, un matin maussade qui l'avait vu se lever de très mauvais poil, voyant que son armoire était vide, il tonna: "Majordome! Où sont mes habits neufs?" Le majordome accouru de suite. Il n'osa pas lui expliquer que son pauvre couturier, épuisé de tant de travail, avait la fièvre et qu'il n'avait pu finir de coudre les étoffes à temps. Il usa plutôt de sa ruse habituelle. "Votre habit est ici, sur ce cintre, votre Majesté." Le roi, incrédule, interrogea: "Où donc?" - Ah! Son Excellence n'est peut-être pas au courant... rétorqua le majordome. Il s'agit de la plus fine et de la plus légère des étoffes, si précieuse qu'elle est pratiquement invisible à l'oeil nu. Seuls les vrais entendeurs savent en apprécier la valeur. Le tout dernier cri mais... peut-être que sa Majesté ne connaît pas encore ce tissu? Sans doute a-t-elle envie d'enfiler un de ses vieux costumes aujourd'hui?" Le souverain, piqué au vif, ordonna à son majordome de l'aider à enfiler le prodigieux habit.

Quelques minutes plus tard, il entra en trombes dans la salle du trône, flambant nu. Ses sujets, étonnés et confus, n'osèrent lui en souffler mot. Lorsqu'il demanda: "Toi, premier ministre, comment trouves-tu mes habits, aujourd'hui? C'est la toute dernière mode, à ce qu'on dit, une étoffe d'une finesse jamais vue", celui-ci répondit en s'inclinant profondément: "Ils sont magnifiques, comme toujours, oh! Roi des rois!". Quand il intima les médecins à qualifier ses accoutrements, ceux-ci s'empressèrent de les louanger: "Superbes! Incomparables! Le tissu est si fin!" s'écrièrent-ils en choeur. Quand il ordonna aux paysans de qualifier son extraordinaire parure, ceux-ci bafouillèrent: "Joli, très intéressant, sans nul doute!"

Tandis que les uns et les autres s'exclamaient, un scribe et sa famille se tenaient au fond de la salle. La fille cadette, poussée par l'intense curiosité de l'enfance, se faufila dans la foule amassée aux pieds du trône pour apercevoir les habits du roi qui semblaient faire sensation ce jour-là et, lorsqu'elle vit le monarque dans son plus simple appareil, s'esclaffa en le pointant du doigt: "Mais... le roi est nu! Le roi est nu!"

Quelque chose d'inusité se produisit alors: tous les autres enfants présents se mirent à pouffer et à se tortiller aux côtés de leurs parents qui, au bout d'un moment, gagnés par leur rire contagieux, esquissèrent un sourire, puis commencèrent à franchement rigoler. "Le roi est nu! Ha ha ha!!! Le roi est nu!! Le roi est nu!!!" Un barrage céda: les sujets du terrible souverain pleuraient, hurlaient de rire, incapables de s'arrêter.

Le roi, furieux et rouge de honte, vociférait: "Gardes! Gardes! Coupez-leur la tête! Tous! Qu'on leur coupe la tête, c'est un ordre!" Ses appels ne trouvèrent aucun écho, en vain tempêta-t-il: les soldats, eux aussi, se tapaient les cuisses et se prenaient les côtes.


... ce matin, dans une entrevue du journal El Periódico de Cataluña, l'écrivain égyptien Alaa al-Aswany nous rappelle que la littérature, c'est cet enfant qui s'écrie: "Le roi est nu!"



Si vous lisez l'espagnol, ne vous en privez pas, c'est ici.

 

27/11/2008 20:19

Par Laurence Prud'homme

Certains auteurs ne lisent pas lorsqu'ils écrivent. Sans doute ne veulent-ils pas voir leur plume "contaminée", leur pensée ou leur style influencé par d'autres. Moi, c'est tout le contraire: j'ai besoin de m'abreuver au puits commun, de goûter son eau croupie mêlée de vase, de sentir courir dans mes veines le même venin qui monta à la tête de Caligula, qui assécha sa gorge, dilata ses narines. J'ai besoin de respirer très fort devant les photographies de Arbus ou les toiles de Schiele, puis de descendre au tombeau des rois et m'allonger sur la dalle humide un long moment. Sentir battre mon coeur. La chaleur sous les ongles. Les lèvres gonflées.

Mais tout de suite, il faudra se relever, empoigner le crayon et tracer des mots, des milliers de mots, vite, très vite! Quand un livre, un film ou une photographie me mettent dans cet état, c'est la grâce qui arrive!

Ce que je lis en ce moment? Le Ciel de Bay City.


1/11/2008 14:50

Une petite note personnelle en ce soir de la fête des morts (lugubre à souhait: pluie et vent s'en sont mêlé).

Ça y est! Je me suis délestée de mes livres, de mes vêtements, de mes affaires! Je m'en viens, toute nue dans l'avion! Bon, ce n'est pas tout à fait vrai: malgré nos immenses efforts zen pour nous détacher des choses terrestres, moi et mon chum traînons pas mal de stock avec nous, finalement...

Qu'à cela ne tienne, les douaniers n'ont qu'à bien se tenir! On est prêts! À nous la gadoue! À nous la pluie frette de novembre! À nous, Montréal!

À des fins techniques de survivance, je délaisserai un peu mes blogues la semaine prochaine, le temps d'arriver, de secouer le décalage horaire de mes épaules et d'agripper un rouleau de peinture (nouvel appart, couleurs horribles à couvrir!)... Je vous reviendrai toute fraîche pour le Salon du Livre (avec peut-être quelques mèches de cheveux rouges ou bleues, selon l'humeur du jour et celui du quincailler Rona).

Je reviendrai à Montréal, dans un grand boeing bleu de mer... J'ai le goût de revoir l'hiver...

 

6/10/2008 07:32

Par Laurence Prud'homme


Je vidange: je remue la boue, je trie, je jette, je donne, je recycle toutes mes affaires, tous les menus objets, affiches, photos, vêtements, disques et livres de ma vie. La fange accumulée sur le terreau originel, limon chéri, mon marais.

Je dois donner mes livres. Vider ma bibliothèque. Kafka, Laferrière, Maraï, Marsé, Nepveu, Makine ne m'accompagneront pas. Non, ils ne seront pas du voyage. Quelle tristesse! Quel arrachement!

Ils iront nicher chez d'autres, lecteurs choisis, ça me console un peu.

J'ai pour les déménagements une sorte d'amour-haine: j'aime me dépouiller, commencer toute nue une nouvelle étape. Et je déteste penser aux traces de boue qui sècheront sur mes jambes, qui me rappeleront ce que j'ai laissé derrière: dérisoires objets à la dérive. Dérisoires objets, mon marais.

Puis, j'imaginerai mes livres-voyageurs, ailleurs, et ma bibliothèque vidée se remplira de promesses.


2/10/2008 17:58

Par Laurence Prud'homme


À la lecture du blogue Soleil d'encrier et suite à une discussion sur le Passe Mot de Venise, j'ai eu envie d'explorer avec vous la relation un peu insolite qui s'établit entre un auteur et sa maison d'édition.

Insolite? Oui.

Un écrivain qui se déshabille volontairement sous le regard à la fois sceptique et bienveillant d'une personne qui jugera le fruit de ses entrailles, pose un geste étrange.

Un geste porteur d'une foule d'émotions contradictoires: fébrilité, humiliation, excitation. De la crainte, de l'espoir. De la gratitude.

Avec le directeur littéraire, il faudra remâcher ses mots, les embrasser, les cracher, les ravaler. Il faudra faire confiance à l'autre tout en suivant son propre instinct. Il faudra danser sur un pied, garder l'équilibre.

Jusqu'où cette relation peut-elle et doit-elle aller? À quel point un directeur littéraire doit-il s'impliquer, laissant inévitablement une trace dans le projet de l'auteur?

Je vous invite à partager votre opinion.

De mon côté, j'ai apprécié la latitude et la liberté que mon directeur littéraire, appelons-le N  (salut Normand!) - m'a laissées.  Je le vois comme un chef de gare: il m'a aiguillonnée pour éviter les déraillements mais a toujours pris soin de ne pas entraver le mouvement du train. N est un artiste, un poète. Et aussi un professeur. Je lui fais confiance. Je sais qu'il est drôlement bien outillé pour me conseiller, pour me renvoyer mes inquiétudes et mes tics littéraires du revers, pour que je les façonne comme la glaise, que je les mette au service de quelque chose d'un peu plus grand que ma personne. Il a fouetté ma paresse, m'a enseigné la minutie.

Chaque directeur littéraire, chaque écrivain, est différent. Et il va de soi que la nature de leur engagement aussi. Je découvre ces jours-ci des (nouvelles) façons de faire emballantes. D'aucuns parlent d'un accompagnement plus intense du jeune premier, qui ne se limite pas au travail du manuscrit, mais englobe toutes les étapes de la matérialisation du livre et de sa diffusion. Ainsi, il y a des éditeurs qui choisissent d'emmener leurs rejetons en tournée promotionnelle avec eux. Ils ont décidé de partager la scène et c'est tout à leur honneur. De cette façon, l'équipe de marketing programme plus aisément des entrevues pour ces auteurs méconnus avec les journalistes culturels, attirés par le renom de leur éditeur ou directeur littéraire qui sera aussi présent. Des entrevues, des 5 à 7, des lectures publiques qui profitent à deux ou même trois têtes: quelle bonne idée!

Certains auteurs ne sont pas intéressés par cette étape de la vie du livre. Je les comprends: c'est bouleversant et cela peut avoir un effet pernicieux (voir mon billet  "Séduction " à ce sujet). Par contre, je dois avouer que j'ai ressenti un certain vide, un sentiment d'abandon, suite à la publication de mes deux romans. J'aurais aimé qu'on m'enveloppe un peu plus, étant de nature tremblotante. Je crois que ça n'a rien à voir avec le succès ou non du livre. Certains écrivains au fort tempérament aiment se lancer seuls dans la piscine du showbizz. Moi, pas. Certains aiment ruminer seuls la descente aux oubliettes de leur roman. Moi, pas. Et en plus, je suis orgueilleuse!


Qu'il doit être difficile de cerner les besoins des écrivains et d'y répondre!


Si, à mon avis, l'accompagnement post-partum a fait défaut dans mon cas, je veux préciser que lorsque j'ai cogné à la porte de mon éditrice - appelons-la A (salut Anne-Marie!) - avec un projet ou une nouvelle idée en tête, elle m'a toujours reçue les bras ouverts, malgré son horaire de fou, enthousiaste et encourageante. Ah! l'enthousiasme de A ! Douce contagion!

Alors que j'écris ces lignes, je m'interroge: qu'est-ce qui incite un auteur à gravir l'escalier, à passer sous le porche, qu'est-ce qui le retient en la demeure? Ou au contraire, l'incite à claquer furieusement la porte? Les menus détails, la longueur des ondes, sûrement.

Et puis aussi, ces questions:
Suis-je en droit de critiquer le travail de ma maison d'édition?
- Certainement pas (elle fait du très bon boulot, merci).
Suis-je en droit de lui faire mes suggestions?
- Bien sûr que oui (puisqu'elle n'a pas la prétention d'être parfaite) !

 Voici donc, avec tout mon respect, mon palmarès des 10 qualités de "la maison d'édition de mes rêves". Je vous invite à allonger, questionner ou commenter cette liste tant que vous voulez!

1- Une équipe à l'écoute, qui s'empresse de répondre aux questions et aux messages
2- Une équipe qui pratique l'autocritique
3- Une équipe qui accompagne l'auteur dans le travail du manuscrit et l'informe de toutes les étapes de l'élaboration du livre
4- Une équipe qui implique l'auteur dans toutes les étapes de l'élaboration du livre (en lui expliquant, par exemple, le plan promotionnel prévu pour son livre et en lui permettant de faire des suggestions)
5- Une équipe qui fait confiance à l'auteur, lui laisse une grande liberté d'écriture tout en agissant comme garde-fou
6- Une équipe qui fomente les rencontres entre ses auteurs (pour ceux qui aiment socialiser, sentir qu'ils font partie d'un projet commun)
7- Une équipe qui pousse en avant de la scène les "petits nouveaux", afin qu'ils aient autant de chances que les "vétérans" de rejoindre les lecteurs
8- Une équipe tournée vers l'avenir, vers l'international, vers les nouvelles technologies
9- Une équipe qui fait preuve d'ouverture face aux projets artistiques flyés
10- Une équipe qui tient compte des suggestions, qui encourage le dialogue

Les contraintes budgétaires, le temps qui fuit, les ressources qui diminuent, les limitations du personnel, les écrivains plaintifs. Ouf!!!!! Je vous admire, vous qui jonglez avec des choses si gluantes et si grises!

Somme toute, l'auteur ne peut arriver au lecteur sans la maison d'édition et la maison d'édition sans l'écrivain. Ce dernier s'abrite sous son toit, rêvasse sur son balcon, se tord les mains dans sa salle de bain. Et la maison s'emplit de sa présence. Les murs sont tapissés de ses amours et de ses tourments. Une symbiose obligée qui pèse parfois. Une relation faite de séduction mutuelle. De confiance et d'abandon de soi. De frustration et d'ouverture.

Une passionnante aventure humaine!

25/09/2008 10:24

Par Laurence Prud'homme

Je lis depuis quelques temps le blogue "Soleil d'encrier". Son auteure vient de publier "Enthéos" aux éditions du Septentrion. Sur le Web, elle relate les aléas de la publication de son roman, depuis sa genèse jusqu'à sa sortie en librairie; ses aventures d'écrivain me touchent et m'interpellent. J'ai eu envie d'y faire écho, de nourrir la réflexion.

Quand on quitte l'univers romanesque où l'on a été plongé pendant des mois, le "cocon" de la période d'écriture, si intime, on émerge dans un monde tout à fait différent: celui des chiffres, des pourcentages, de la séduction. Il faut séduire, en effet: d'abord l'éditeur, puis les journalistes et enfin le public, pour arriver à rejoindre l'Autre, le lecteur, ce personnage à qui l'on parle depuis le tout début, bien avant que le roman n'ait pris forme, n'ait pris mots. Il est difficile à rejoindre, ce lecteur, il se cache souvent, il est ratoureux! Et puis, parfois, il ouvre les bras tout d'un coup, généreux.

Je trouve ça très déstabilisant, cette étape de la vie du livre. Peu importe que les résultats de "la campagne de séduction" soient positifs ou négatifs, on s'expose, c'est une mise à nue très violente. Je ne parle pas seulement des critiques ou des encouragements, mais aussi du dévoilement de soi; les amis et la famille qui s'empressent de lire ce qu'on a couché sur papier.

Écrire et publier, moi, ça m'a ébranlée. J'ai ressenti toutes les émotions de l'arc-en-ciel: fébrilité, joie, envie, satisfaction, impuissance, espoir, frustration, inquiétude. Inquiétude, surtout. De perdre pied, de m'embourber. J'ai vu des monstres de petite fille sortir de sous mon lit: des monstres nommés jalousie ou anxiété. J'ai dû apprendre à accepter leur présence, non sans gêne. L'échec, tout comme le succès, peut faire monter le sang à la tête.

Affronter les chiffres n'est pas chose facile. Affronter les gens qui réclament des chiffres non plus. Il est surprenant de constater que la question qui revient le plus souvent à la bouche des curieux soit: "Vous avez vendu combien d'exemplaires de vos livres?" Je ne sais jamais quoi répondre. Je sens toujours le besoin de justifier ces chiffres. Une jeune première rougissante, honteuse de son apparence un peu fade, assise à la table de speed-dating d'un club de célibataires branchés et fortunés.

C'est alors qu'il faut retourner au cocon de l'écriture, se retrouver soi-même, seul face à la feuille blanche, passer l'aspirateur sous le lit, se démaquiller, retrouver la sérénité.

J'aime beaucoup le blogue de Danaée, elle parle avec franchise, sans fausse pudeur, elle avoue sa fierté et ses déceptions. Je la sens toute proche et ça me rassure.

http://soleildencrier.canalblog.com/