12/05/2009 06:01
Fiou! Jamais je n'aurais cru que la fin de session pouvait être plus pénible pour les profs que pour les étudiants!!!!

Beau métier, tout de même, que celui de mettre le feu aux têtes et aux coeurs de jeunes lecteurs!

Patience! Patience! La Caravane se lancera bientôt sur la route des vacances...
28/04/2009 18:52

Les Prairies canadiennes: d'immenses étendues de blé où vivent des êtres austères et conservateurs... et disons-le, un tantinet ennuyants. Quelle vision! Honte à moi!


Margaret Laurence a heureusement fait trembler sur leur socle ces préjugés si bien incrustés. Dans son roman The Diviners, elle nous présente Morag, une écrivaine bohème,  aux yeux grands ouverts, à l'intelligence intuitive, au sens de l'observation tout en poésie. Un personnage hors du commun: une belle artiste.


Morag est en effet une narratrice lucide, une héroïne en proie au doute, consciente de la lutte entre fiction et réalité qui fait rage dans son écriture, sa vie, sa mémoire. Margaret Laurence offre au lecteur un roman-grenier où s’entassent un bric-à-brac de talismans, de photos couleur sépia, de souvenirs imaginés, de personnages de fiction, de morceaux de réalité, de langues oubliées. De ce fouillis apparent, surgit un album, ce dernier chapitre où sont présentées  des chansons où vibrent et évoluent des héros rendus éternels, véritables socles familiaux où s’appuieront les générations futures. Un roman de la filiation, donc, mais aussi et surtout, une vaste entreprise de compilation, de triage, de transformation des souvenirs, heureux ou douloureux, qui s’entassent dans la mémoire, source de vérité, matériau de la construction identitaire.


Un incontournable de la littérature canadienne!



LAURENCE, Margaret. The Diviners, Éditions McClelland and Steward, Toronto, 1974
5/04/2009 10:06
Par Laurence Prud'homme

Pour mon anniversaire, on m'a offert le théâtre en cadeau. Une soirée où les couleurs sont plus vives, la lumière plus intense, les parfums plus lourds. Une de ces soirées qu'on oublie toujours de s'offrir à soi-même et qu'il fait bon vivre. Au programme, un texte touchant, une critique sociale acerbe, le grotesque de la condition humaine dévoilé... Des acteurs maîtres de leur art, nombre de fois applaudis par le public. Ça promettait...

Mais voilà que dès le début, un malaise point au fond de l'estomac. Quelque chose d'insidieux, une masse qui grandit au fur et à mesure que les protagonistes apparaissent sur scène, se tortillant comme des pantins, s'agitant dans des danses ridicules.

Tout au long de la soirée, je me suis demandée: "A-t-on besoin de danser la claquette et chanter Le phoque en Alaska pour se faire entendre du public québécois? Pourquoi cette envie de Brigitte Haentjens de tout adapter, de tout ramener à notre époque, à notre langage, à nos chansons? Ne peut-on pas saisir ce qu'il y a d'universel et transcendant dans cette pièce de Büchner sans avoir à écouter Sébastien Ricard brailler Jean Batailleur au beau milieu d'une scène de violence? Et pourquoi un Woyzeck si hébété? L'interprétation de Marc Béland était pâteuse, empêtrée dans l'archétype de l'idiot du village. Dommage. Paul Ahmarani s'en sauve dans le rôle du docteur colérique, un personnage de bande-dessinée, sautillant et loufoque. Paul Savoie et Sébastien Ricard ont de petits moments de grâce. Quant aux personnages féminins, elles sont trop déhanchées; des Lolita niaiseuses, on n'arrive pas à s'y attacher. Trop de crèmage, en somme.

Il faut quand même concéder que les scènes de meurtre et de sexe étaient fascinantes et merveilleusement chorégraphiées, le décors, ingénieux et la musique (sauf les chansons québécoises, vous l'aurez compris), pertinente. Mais cette fichu boule à l'estomac ne m'a pas lâchée. Je suis sortie de l'Usine C écoeurée, avec l'impression qu'on m'avait forcée à avaler un énorme gâteau industriel double-crème à la vanille. Si l'objectif était de créer un malaise, c'est réussi: il était grand.
26/03/2009 10:37
Par Laurence Prud'homme

Les cheveux en bataille, d'un blond vénitien comme on n'en voit plus, la bouche moqueuse, Maitena, cette bédéiste qui nous vient d'Argentine, nous offre de petits hors-d'oeuvres légers, délicieusement acides, un peu dans le style de Claire Bretecher. Son premier opus s'intitule "Mujeres alteradas" (Les déjantées). À déguster les jours maussades, bien enfoncées dans le sofa, en robe de chambre rose et, si possible, avec du champagne!

MAITENA, Mujeres alteradas. Éditions Lumen
19/03/2009 10:28
Par Laurence Prud'homme

La littérature francophone a la cote depuis quelques années. Elle s'est taillée sa place dans les cursus universitaires et a envoyé aux horties le vocable "mineur" dont on l'affublait volontier.  Le Québec, le Maghreb, l'Afrique francophone, les Antilles, toutes ses contrées qui ont su faire fleurir le français hors du giron de la douce France voient désormais leur littérature reconnue internationalement. Bravo! Bravo! Applaudissons!

Hmm... pas si vite... qu'en est-il des littératures belge, suisse ou luxembourgeoise? Oui, oui, vous savez, ces plats pays où coule le chocolat en banlieue de Paris? Où tinte la cloche des vaches et où les cîmes étincèlent? Peut-être sont-ils trop proches, justement, de cette France centripète qui tend à assimiler à sa littérature tout ce qu'il y a de "bon" et à bouter hors de ses frontières tout ce qu'il y a de "mauvais"... Tellement près, qu'on en oublie que ce sont des littératures distinctes, qui rendent compte d'un caractère, d'une histoire, de moeurs et d'une sensibilité artistique bien différentes.

La Belgique, ce n'est pas seulement Hergé et Francklin, c'est aussi Maeterlinck, Simenon, Lemonnier, Nothomb, Detrez... Sur les remparts du Grand-Duché, rôdent les personnages d'Edmond Dune et de Jean Portante... Sur les flancs des montagnes helvètes, glissent les mots de Madame de Staël, Roud, Chessex, Saint-Hélier, Rivaz...

Un livre, svp... avec des frites!
6/03/2009 13:50

L'épistolaire, un de mes genres littéraires favoris...

Lettre aux Québécois qui n'ont jamais rempli une demande d'immigration

Thierry Pardo, Agent de recherche à l'UQAM


Le Devoir, édition du lundi 03 novembre 2008

Cher peuple québécois que j'aime et que je respecte au point d'avoir sciemment choisi de venir vivre parmi vous... Je voudrais vous faire partager le témoignage d'un immigrant. Je ne suis pas pakistanais, ni syrien non plus, je suis français.

De quoi aurai-je à me plaindre, me direz-vous? Vous le savez, les Français ont l'art de toujours trouver une raison de se plaindre. Plus simplement, je souhaite partager avec vous un aperçu des démarches imposées pour venir vivre dans votre beau pays. Démarches que par définition aucun Québécois de souche n'a eu à faire.


Passons les habituelles radiographies des poumons, extraits de casier judiciaire, sommes d'argent à posséder... Le Québec exige pour s'installer dans la province un Certification d'acceptation du Québec. Pour l'obtenir, entre autres formalités, nous devons raconter ce qu'ont été nos dix dernières années (périodes de travail, de maladie, de chômage, voyages...) sans omettre une seule journée. Sacré défi! Il faut bien sûr mentionner les diplômes, les formations, etc., à la suite de quoi, si tout cela est beau, nous recevons le fameux certificat.


Naïveté, quand tu nous tiens...


C'est alors que nous avons la naïveté de croire que c'est en raison de notre parcours que nous avons été acceptés. Erreur majeure! C'est en arrivant en sol québécois que nous apprenons, à force de refus, que nos diplômes ne sont pas reconnus et que notre expérience, par définition non québécoise, n'est pas valide.


Et encore! Moi je possède une bonne maîtrise du français, et arrive de mon propre gré d'un pays ami. Je vous laisse imaginer le parcours de ces fameux Pakistanais et Syriens que je ne suis pas.

Ne voilà-t-il pas que maintenant, on suspecte, par méconnaissance et a priori, mes valeurs. Je précise bien par méconnaissance, car quel Québécois sait que le Parlement turc abritait déjà plusieurs femmes députées quand les Canadiennes n'avaient pas encore le droit de vote? Qui se souvient que l'Inde ou le Pakistan avaient des femmes au poste de premier ministre quand au Québec la parité dans la représentation politique n'est encore qu'une chimère? Hérouxville aurait-il eu gain de cause?


Question de valeurs


Peuple québécois que j'aime, vous valez mieux que ça. Pourquoi suspecter a priori les valeurs des peuples qui ont vu naître dans leurs entrailles des Gandhi, Confucius, Averroès, Rousseau... De quel piédestal faut-il regarder le monde pour en arriver là? Allons, mes amis québécois, laissez le complexe de supériorité aux Anglais, aux États-uniens ou aux Français. Ne vous laissez pas aller à cette facilité-là et songez que les gens qui débarquent à Dorval et qui forment l'immigration que le Québec appelle de tous ses voeux pour répondre à ses besoins ont souvent tout quitté, tout vendu s'ils avaient quelque chose à vendre, ils ont dû convaincre leur famille, expliquer aux grands-mères que c'était sans doute la dernière fois qu'elles voyaient leurs petits-enfants... Ces gens-là sont arrivés gonflés de l'espoir d'une vie meilleure.


Alors, faites-leur l'honneur de les accueillir sans suspicion a priori. Que l'un d'entre eux veuille dénaturer le Québec, alors jugez-le, affirmez vos valeurs, mais faites-moi le cadeau de ne pas me juger à la lecture de mon passeport.


1/03/2009 12:41
Par Laurence Prud'homme

Ah la la! Notre pauvre roulotte est restée coincée dans un gros banc de neige pendant plusieurs jours... Mais nous voilà de retour, toutes rutilantes sous le soleil du premier jour de mars, prêtes à ouvrir la porte vermoulue des oubliettes de la littérature et à vous jaser de romans québécois... anglophones!

Bah oui, ça existe!  D'ailleurs, plusieurs écrivains anglophones et francophones du Québec ont entamé un dialogue, se sont en quelque sorte répondus, d'une oeuvre à l'autre.

Je pense à Ferron, à Aquin, à MacLennan, à Leonard Cohen (écrivain avant d'être chanteur - chanter ses poèmes, c'est plus payant pour un artiste), à Mordecaï Richler, à Victor Lévy-Beaulieu.

Des auteurs qui se sont penché sur l'identité québécoise, sur la mémoire nationale, sur la possible (ou impossible) réconciliation. Des lectures très intéressantes, touchantes, qui font réfléchir, surtout après tout le brouhaha provoqué par l'affaire de la reconstitution des batailles des plaines d'Abraham!

Je vous propose donc une petite liste:

P. AUBERT DE GASPÉ, Les anciens Canadiens, BQ/Littérature, 1988 (1864)
H. MACLENNAN, Two Solitudes, Stoddart, 1993 (1945)
J. FERRON, Le ciel de Québec, Typo-Roman
L. COHEN, Beautiful Losers, M&S, «New Canadian Library», 1991 (1966)
H. AQUIN, Neige noire, BQ/Littérature, 1997 (1974)
M. RICHLER, The Appprenticeship of Duddy Kravitz, M&S, «NCL», 1989 (1959)
M. RICHLER, Solomon Gursky Was Here, Penguin, 1989
V.-L. BEAULIEU, Steven le Hérault, Stanké(1985)


La plupart sont disponibles dans les librairies universitaires et spécialisées (Olivieri, par exemple).

Bonne lecture! Happy reading!  ;-)
15/02/2009 18:35

10 mois, 10 000 visiteurs!

Ça nous met du gaz dans le moteur, ça, mes amis! Notre petite roulotte en pétarade de plaisir! J'ai bien l'impression qu'elle va sillonner les chemins hasardeux du Web encore longtemps...

Merci! :-)

La Caravane
12/02/2009 13:16
Par Laurence Prud'homme

La radio de notre petite roulotte rougit de ce qui sort de sa bouche ce midi:

Le gouvernement Harper serait en train de développer un projet de Grands prix culturels du Canada. Un fonds de 25 millions de dollars par année serait débloqué! Wow!

Le hic, c'est que ces fameux prix Nobel canadiens seraient octroyés... à des artistes étrangers! On coupe chez nous mais on donne ailleurs, bravo! Quelle brillante idée!

Et puis... ne risque-t-on pas de tomber dans l'élitisme? De donner des prix à des gens dont le réseau de contacts et  la réputation sont déjà bien établis, qui ont déjà de quoi vivre très honorablement? Pourquoi ne pas plutôt offrir des subventions aux artistes qui ont de la difficulté à faire rayonner leur oeuvre sur les plans national et international? À ceux qui ont de la difficulté à prendre trois repas par jour?

On nous dit: "arrangez-vous, on ne vous aidera pas pour deux sous, débrouillez-vous pour avoir les moyens de vous faire connaître, si ça finit par bien marcher pour vous autres, on vous donnera peut-être un gros prix à la fin"...

Hmmm.... entendu à la radio:

 "On veut donner des bouchées pralinées aux aristo alors que le peuple n'a même pas de pain!"

Comprenez-moi bien: je n'ai rien contre les prix, Nobel ou autres, c'est merveilleux, ni contre les artistes qui ont réussi à obtenir la reconnaissance de leurs pairs et qui vivent enfin de leur art. Rien non plus contre les artistes étrangers recevant un prix canadien.

Toutefois, une gestion intelligente du budget culturel d'un gouvernement devrait tendre à un équilibre, favoriser la multiplication de subventions variées: des coups de pouce pour les artistes débutants, pour le rayonnement international, pour les vétérans, pour les troupes, les groupes, les artistes solo, pour les échanges culturels et pour les grands prix qui couronnent une carrière.

Il me semble que c'est élémentaire, non????
31/01/2009 23:25

Par Laurence Prud'homme

Vendredi dernier, j'ai eu le plaisir de répondre aux questions de Venise.

Pour les curieux, c'est ici

30/01/2009 23:53
Par Laurence Prud'homme

Ce n'est pas dans les habitudes de la roulotte, mais aujourd'hui, la conductrice a placé une petite annonce sur la lunette arrière:

Cours d'espagnol - professeur originaire d'Espagne

- Conversation, grammaire, culture
- Tous les niveaux, adapté à vos besoins
- Horaire flexible
- À domicile ou dans un endroit de votre choix (à Montréal)
- Tarifs très avantageux (cours privé: 15$/h  - groupes: 10$/h par personne)

Contactez Miguel:  www.micaufe@hotmail.com


Je me permets d'ajouter: prof enthousiaste, compétent, pis beau, pis fin à part de ça! (pis marié avec la conductrice, hein, là?)  ;-)
29/01/2009 22:00
Par Laurence Prud'homme

Tiré des oubliettes... Ah! Cher pays de mon enfance...


"... le jeune garçon que j'ai été reste intact; il n'avait pas de boucles dorées à ses souliers: il allait pieds nus. Au fronteau de la terre de ses parents, passait une rivière qui avait autant d'eau que la vôtre,sinon plus, mais on n'y voyait pour toute flotte que les chaloupes des poissonniers. Cette rivière était lente; il fallait ramer pour la descendre. Elle débouchait dans le lac Saint-Pierre qui noie le fleuve par son étendue. (...) L'eau succédait à l'eau parmi les joncs, les sagittaires et les nénuphars. L'étendue de ce lac n'avait d'égale que son manque de profondeur. (...) J'ai l'impression d'avoir succombé à cette paresse feinte de notre fleuve qu'est le lac Saint-Pierre. À Pointe-du-lac, il se reforme et vite reprend son chemin. C'est lui qui est dans la vérité. (...) c'est le fleuve rapide qui passe entre Sainte-Angèle et Trois-Rivières, où se jette la rivière Batiscan, c'est cette voie d'eau, en route vers le golfe et l'océan, qui est la vérité. Je viens d'un pays d'illusion et la grâce de Dieu est grande, qui m'en aura tiré. Votre rivière ne trouve pas sa fin dans les joncs et les nénuphars. Elle est un chemin qui donne sur un plus grand chemin. Elle vous met dans la réalité et la réalité vous confère l'audace. Ce magnifique trois-mâts a certainement plus de tonnage que ma petite chaloupe de la Rivière-du-Loup. C'est de cette chaloupe, pieds nus, que je vous demande: qui êtes-vous donc, gens de Batiscan? "


Voguons donc, chers amis! On dit que la mer est belle...


Ferron, Jacques. Le Saint-Élias, Éditions Typo.
22/01/2009 21:50
Par Laurence Prud'homme

Les mots se dérobent, comme une neige folle se refusant à poser ses plumes au sol. Ils filent et glissent et s'envolent encore, au gré des rafales. Les mots qui tissent ma langue sont ratoureux; ils se cachent, s'enroulent autour des troncs, suintent et perlent à l'écorce des épinettes.

Les mots, j'y cours, les rattrape, les pince et les tire à moi. Je les tire à moi pour les offrir, petits écrins résineux renfermant les insectes les plus fous. Je les offre en cadeau à celui qui ne les connaît pas, pour qu'il les laisse fondre sur sa langue, celui qui a besoin de les apprivoiser pour mieux me connaître, moi.

Mais partout, on nous parle de statut d'immigrant, de programmes de subventions, de normes strictes. Nous courrons, la langue à terre, d'association en association, de bureau en bureau, de ministère en ministère. Puis, résignés, nous regardons par le trou de la serrure des portes fermées, nous voyons ceux qui sont en règle décliner celles de la grammaire.

La neige nous couvre. Nous la trouvons belle et méchante tandis que nous joignons nos mitaines.
13/01/2009 22:58

Par Laurence Prud'homme


La mer roule son sel au passe-mot, me laissant échouée sur les sables du souvenir. Océan mer, un autre roman magnifique, d'Alessandro Baricco.

Et un poème, retrouvé en creusant le sable mouillé, sur la ligne de rupture des vagues, là où de petites bulles éclatent dans l'air, nous indiquant le chemin à prendre pour cueillir le nautile.

Le Prince

Cette nuit

Dans les draps de la tempête

Quand les vagues se déchirent sous ma fenêtre

Que mon ventre glisse contre la bête !

 

Cette nuit

Prince de sel, écume de colère

L’eau filtre sous la grille

Charriant ses débris

 

Cette nuit

Enroulée à ma cheville

L’ancre crisse sur le lit

Ton désespoir tracé

 

Cette nuit

Prince des noyés

Homme calcaire

Abandonneras-tu nos corps à la mer ?



5/01/2009 12:07
Ce matin, la Caravane a reçu cette réflexion poétique d'Anne-Bénédicte:

La branche en plastique


Par Anne-Bénédicte Joly

 

Je regarde défiler le paysage. L'autoroute est fluide. Mes yeux enregistrent les détails du spectacle environnant : des panneaux, des feuilles s'envolent en tourbillonnant parce que le semi-remorque est très chargé, le profil d’un conducteur est appliqué et on le double doucement, sa compagne a posé ses pieds en hauteur au-dessus de la boîte à gants, un des enfants écoute, médusé, l'écho de son baladeur, l'autre ricane en exécutant le personnage fictif d'un jeu vidéo. Vitesse conseillée 130 km/h, pas de bouchon, un arrêt toutes les deux heures pour éviter le coup de fatigue. Puis les yeux balaient ce que la vitesse leur offre. Parfois, on est pris dans une conversation, bilan de la semaine écoulée : prises de décisions, discussions… On chantonne aussi en scandant avec Brassens «… les imbéciles heureux qui sont nés quelque part…».

 

Puis, on ne sait pas pourquoi, un millimètre carré de notre cerveau se met en alerte. Nos yeux ont enregistré une image troublante. Accroché à une branche dénudée, flotte un morceau de plastique.

 

En soi, plutôt banal. A y regarder de plus près, on trouve cette image sidérante. Un déchet volatile né de la société de consommation s'agite, prisonnier d'une nature qui le subit. Maintenant, il ne faut plus y réfléchir mais s'y arrêter. C'est donc cela l'accoutumance de notre regard ? Une banalisation de deux mondes accrochés l'un à l'autre, accidentellement, et qui décorent notre paysage ? Une branche en plastique sur un arbre ! C'est décourageant, on a envie de siffler la médiocre prestation des acteurs, le scénario écrit trop vite, les répliques peu soignées. On a été abusé par les critiques. Ils ont bien ri de nous. Le spectacle n'arrive même pas à la cheville d'une farce grotesque !

 

On cligne des yeux. Soit pour effacer, soit pour vérifier qu'on n'est pas en plein cauchemar. Mais non ! C'est bien le déroulement permanent de notre réalité qui défile et on fait partie du film. On n'est pas que spectateur, on est aussi acteur. Le morceau de plastique est accroché là, parce que quelqu'un l'a fabriqué, quelqu'un d’autre s'en est servi, puis l’a jeté dans la nature. La chaîne humaine est responsable de cette vision. A un détail près cependant : l'arbre n'a rien demandé à personne. Il n'y est pour rien.

 

A ce sujet, l'arbre a-t-il été crée de toutes pièces pour la mise en scène ou était-il là avant ? Il était évidemment là bien avant nous, pourrait témoigner l'agriculteur du champ voisin. Avant il n'y avait pas d'autoroute, pas de voitures dans tous les sens et, bien sûr, personne pour s'ébahir devant les champs et les arbres. C'était normal. La vie quoi ! Pendant que la voiture avance, on a parcouru des sphères de compréhension qui affluent à notre conscience.

 

On ne sait plus qu'une chose : on ne s'habituera jamais au spectacle d'une branche en plastique dans ce type de décor.