18-mar-2009
La chasse aux méchants animalistes|Marjolaine Jolicoeur

 

Chaque printemps ramène au Québec le joyeux temps du sirop d’érable mais aussi l’immense tristesse de la chasse aux phoques. Ces images montrant des chasseurs en train de fracasser le crâne d’animaux sans défense, pour les dépecer parfois vivants dans de longues traînées de sang, sont insoutenables et révoltantes. Cette chasse a cependant le mérite de faire ressortir la vrai nature de certaines personnes. On voit alors s’étaler dans les médias le cynisme et le mépris de certains journalistes, éditorialistes et pro-chasse de tous genres.

Les méchants ne se trouvent plus du côté des tueurs mais plutôt de celui des opposants à la chasse aux phoques décrits comme des fanatiques, des radicaux, des terroristes et, comme lu sur un blog, « des tapettes écologistes qui mangent du tofu ». Malgré les vidéos décrivant la violence des chasseurs, les rapports accablants des observateurs et des vétérinaires sur la souffrance des phoques, les forts en gueule mais pas fort côté conscience y vont de grandes tirades sur la "supériorité" de l’humain. Une supériorité donnant droit semble-t-il aux massacres, à l’exploitation, à la cruauté et aux holocaustes d’animaux. Pourtant, sur certains points, mon chien Fido est bien plus intelligent que Richard Martineau et Patrick Lagacé, les deux mis ensemble.           

En mars 2008, un drame est venu encore plus alimenter cette controverse autour du massacre des phoques. Au large de la Nouvelle-Écosse quatre chasseurs des Îles-de-la-Madeleine sont morts noyés. Leur bateau, L’Acadien, a chaviré pendant un remorquage. Horrible drame humain, bien sûr. Leurs funérailles furent diffusées sur le réseau de télévision du gouvernement fédéral RDI. Dans cet exercice de propagande pour manipuler l’opinion publique, quelqu’un est même venu déposer une peau de phoque sur l’un des cercueils pendant la messe. Pourtant, Jésus n’est jamais représenté frappant un animal avec un gourdin ou le tuant avec une arme. St-François d’Assise, patron catholique de l’écologie, est toujours entouré d’animaux et d’oiseaux. St-Hubert, patron lui des chasseurs, a abandonné la chasse après avoir reçu l’illumination de la part d’un animal qu’il poursuivait. Les véritables chrétiens dignes de ce nom ne devraient pas vivre en conflit avec les leçons de non-violence et de paix de leur Guide spirituel.

Hypocrisie aussi de la part de ces parlementaires du Québec qui ont demandé une minute de silence pour «honorer la mémoire des chasseurs. » On peut comprendre un hommage à des pompiers ou des policiers morts dans l’exercice de leur fonction, mais pour des tueurs de phoques?

Gouvernements et médias tentent de nous faire croire qu'il faut absolument tuer des phoques parce qu'ils mangent trop de morues. Au cours des années 30, les pêcheurs chassaient le beluga parce qu’on croyait qu’il dévorait lui aussi trop de morues et de saumons. Pour chaque queue de béluga tué dans le fleuve St-Laurent le gouvernement québécois payait 15$ (Quelques années plus tard, pendant la guerre, les bégulas étaient aussi la mire des pilotes de bombardiers et servaient de cibles pour leur entraînement militaire) Une foule d’études scientifiques confirment le rôle dévastateur des pêcheurs et de leurs filets meurtriers, autant sur les poissons que sur les dauphins, les baleines, les tortues ou les oiseaux de mer. Certains prédisent même que d'ici 2045 il n'y aura plus de poissons comestibles dans les océans. Est-ce qu’on va toujours radoter que là encore, c’est la faute des phoques ou des bélugas?

Sous de faux prétextes écologiques l’industrie de la fourrure tente de nous apitoyer sur le sort des amérindiens, des trappeurs ou des communautés rurales, alors qu’historiquement elle n’a jamais démontré aucune espèce d’intérêt autant envers les humains, les animaux ou l’environnement. L'unique but de cette industrie de la mort est de sauver sa peau pour continuer à faire le plus de profits possible.

Mais il n’y a pas que l’argent derrière ces massacres d’animaux. Quelque chose aussi de plus profond, d’obscur, d’inquiétant. Plusieurs chasseurs avouent qu’ils vont à la chasse aux phoques « parce qu'ils ont ça dans les tripes, dans le sang, parce que leurs grands-pères chassaient ou qu'ils deviennent excités à l'approche de la chasse. » (Presse canadienne, printemps 2008) Certains de mes ancêtres acadiens et gaspésiens ne savaient ni lire ni écrire, mais ce n'est pas une raison pour demeurer analphabète. Il est à espérer que les humains évoluent et ne restent pas bloqués au stade de l'homme de Cromagnon où la vue du sang est une jouissance et la mort d’un animal presqu’un orgasme.

Puis il y a eu ces propos du Capitaine Paul Watson dans lesquels il déclarait que la mort des chasseurs était une tragédie mais que celle de millions de phoques l’était tout autant.Après cette provocation de Watson, les médias ont remis une couche méprisante encore plus épaisse sur les défenseurs des animaux. Un peu plus et on allumait des bûchers sur les banquises pour brûler les hérétiques.

Les médias et les chasseurs se donnent pourtant eux le droit de ridiculiser par des propos sexistes et violents une militante comme Brigitte Bardot, par exemple. Certains chasseurs n’hésiteraient pas à sabler le champagne si jamais elle se noyait en sauvant un phoque. Et les médias ne sont jamais loin de la représenter comme une hystérique, pour une femme l’adjectif étant toujours de circonstance. Il est de bon ton aussi de faire croire au public que les chasseurs sont de pauvres gars chassant pour leur survie et les militants pour les animaux des profiteurs-fanatiques au service d’un lobby puissant et riche. La vérité est que la chasse aux phoques se perpétue parce qu’elle est grassement subventionnée à tous les niveaux par le gouvernement. Et qu’à quelques exceptions près, la grande majorité des groupes de libération animale éprouvent de sérieux problèmes d’argent. Ces groupes n’ont même pas droit au « statut de bienfaisance » leur permettant d’émettre des reçus de charité pour les dons reçus lors des campagnes de financement. A l’inverse, tous les regroupements pro-chasse, pro- trappage ou pro-fourrure détiennent eux un tel statut, parfois légalement enregistrés dans la catégorie « protection des animaux »!

Les militants pour la non-violence envers les phoques doivent aussi faire face à l’éternel « et la souffrance des plantes ? » Pour oser comparer une carotte avec la peur et le désespoir d’un phoque, faut vraiment avoir le cerveau comme un chou-fleur et une patate à la place du coeur. Et puis « au lieu de s’occuper des phoques pourquoi les militants ignorent-ils le sort des boeufs, des vaches ou des cochons tués dans l’abattoir? » Une douleur n’excuse pas une autre douleur. Les abolitionnistes s’occupent aussi des animaux rendant leur dernier souffle dans les abattoirs. Dans un souci de cohérence, ils sont végétariens (et même végétaliens) tout comme le capitaine Watson, Paul McCartney et Brigitte Bardot.

N’importe qui peut ressentir l’attachement et les émotions de son chien - si on le compare à une carotte - mais dès qu’il s’agit d’un animal sauvage ou d’un autre destiné à l’assiette, la conscience de certains semble s’effacer devant les mots argent et profits. Les amoureux de leur chien ou de leur chat, considérés à juste titre comme des membres de leur famille, accepteraient-ils qu’on massacre leurs animaux pour alimenter l’industrie de la fourrure ou de la viande? La vie émotionnelle d’un phoque, d’un cochon ou d’un chien se ressemble, tout comme leur désir de vivre leur existence en paix.

Tous ces arguments de diversion pour justifier la chasse aux phoques démontrent non seulement une grande ignorance mais aussi une vision dépassée, vestige d’un temps archaïque où l’humain ne se voit qu’en prédateur. La force du plus fort devrait aussi s’accompagner de notions de protection, de solidarité et d’éthique envers les plus vulnérables.Malgré toutes les résistances, les insultes et cette appellation péjorative «d'animaliste», la barbarie de la chasse aux phoques est vouée à disparaître. L’industrie de la fourrure va ressentir durement le boycott des pays acheteurs, la chute du prix de peaux et les changements climatiques. Justice sera faite aux animaux.

Une souffrance est une souffrance, qu'elle soit humaine ou animale. Il n'y a pas que le malheur des humains qui mérite notre compassion ou devrait nous toucher le coeur. Nous sommes tous en voyage sur le même bateau à la dérive, reliés et interdépendants, humains comme animaux.

écrit par marjolainejolicoeur à 18:48 | dans:
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